Leader charismatique du groupe phare du Punk Français Bérurier Noir, véritable agitateur public, ne mâchant pas ses mots sur les sujets politiques et sociaux, Loran est à la tête du collectif breton Les Ramoneurs de Menhirs depuis onze ans maintenant. Rencontrer cet homme, c’est s’attendre à un entretien sans langue de bois où tous les moyens sont bons pour faire passer un message de tolérance et de respect. Alors, après plus de 40 ans de carrière dans la musique, Loran s’est-il assagi ? Entretien !

Propos du groupe recueillis par Simon Tirmant le 4 novembre à Lille (Le Splendid)


Bienvenue dans le Nord ! Vous avez joué il y a quelques mois à Carvin et à Oignies. En réalité, le Nord c’est votre deuxième maison après la Bretagne ?

Loran : Je le dis souvent : entre le Nord et la Bretagne, il n’y a que la France qui les sépare. En réalité, un lien fort se crée à chaque fois que l’on passe quelque part. Mais c’est vrai qu’ici il y a une véritable chaleur humaine. Même à l’époque de Bérurier Noir dans les années 80, Lille était vraiment une ville qui bougeait. Même si aujourd’hui la culture Rock se perd un peu ici paraît-il. J’ai parfois l’impression qu’on essaye de prohiber la convivialité.

Le concert de ce soir est complet. Vous aviez aussi attiré les foules avec Tagada Jones à Carvin. Vous vous attendiez à un tel succès lors de la création du groupe ?

Je le dis franchement, former un groupe pour le succès, ce n’est pas bon. Former un groupe doit répondre à un besoin de créer quelque chose. Il ne faut surtout pas anticiper le succès, car un rapport malsain peut s’établir dans le groupe. C’est avant tout le public qui décide si un groupe marche ou non. Je suis vraiment partisan de locaux mis à disposition des jeunes au Pays Basque notamment où on laisse une liberté de création. Cela génère une bonne mentalité et permet aux jeunes de se prendre eux-mêmes en charge. Un très mauvais esprit s’installe en ce moment. L’idée des Ramoneurs de Menhirs, c’est de casser ce mauvais esprit, dans la continuité de l’esprit de Bérurier Noir. Pour moi la musique, c’est fédérer les gens.

Vous défendez ce soir Breizh Anok, votre quatrième album. Vous n’avez cependant jamais cessé de faire des concerts. Vous ne rentrez pas dans la logique habituelle d’un groupe qui part en tournée juste pour défendre son album. Pourquoi cela ?

Nous faisons environ 80 à 100 concerts par an. Donc chaque fois que l’on sort un album on intègre les nouveaux morceaux à la setlist. Ce soir, nous jouons 1h15 et c’est vraiment difficile pour nous, c’est trop court ! (Rires). Nous recherchons la convivialité avant tout. Nos concerts sont une fête ! Et c’est avant tout pour retrouver cette convivialité et ce bon esprit que nous marchons comme cela. En ce qui concerne les concerts, je suis persuadé que s’ils étaient moins chers, il y aurait une meilleure économie. Les gens seraient motivés à venir, à consommer au bar, au merchandising… Mais nous n’allons pas rentrer dans les détails ! Mais si les Ramoneurs jouent et si la place est assez cher, c’est qu’il y a bien une raison. Je pense surtout aux associations, à tous les bénévoles qui se battent pour organiser des concerts. Ce soir, par exemple, nous l’organisons avec Rage Tour.

Concernant l’album, c’est la première fois que le titre n’est pas intégralement en Breton. Pourquoi ?

Breizh veut dire « Bretagne » et Anok est de l’argo en anglais qui signifie « Anarchie ». Nous faisons un grand hommage au groupe Crass dans l’album. La démarche de Crass était de s’autoproduire, de se gérer eux-mêmes, ce qui se perd aujourd’hui. Pour moi, le Punk, c’est une prise en charge totale. Je ne supporte pas l’idée de simplement casser les choses. Il faut avant tout construire quelque chose avec un esprit à l’intérieur. Je suis libertaire. Je n’aime pas la définition péjorative que l’on donne à l’anarchie. L’anarchie, c’est une prise en charge. Nous avons mêlé l’influence anarchiste de Crass au traditionnel Breton sur cet album.

Sur celui-ci, le bagad de Quimperlé vient vous épauler, excellente idée au passage. Vous avez déjà fait cela au Festival Interceltique de Lorient, il y a quelques années. Comment l’idée vous est-elle venue ?

Nous avions, à l’époque, jouer avec le bagad de Saint-Malo. La grosse raison pour laquelle nous avons choisi le bagad de Quimperlé est que Eric et Richard ont sonné dans celui-ci. Le bagad a été fondé en 1936 à l’époque du Front Populaire, il y a donc aussi une connotation politique derrière cela. D’ailleurs, le bagad arbore une écharpe rouge sur scène. Sur scène et également dans l’album, tu sens la puissance musicale de cette harmonie bretonne.

Lors de l’enregistrement d’un album, vous mettez vous dans l’optique de faire mieux que le précédent ?

Il y a toujours une pression car quand un groupe marche bien, ce que l’on écrit sera lu et entendu par des milliers de personnes. C’est ce qui s’est produit avec Bérurier Noir. Le groupe a pris une telle ampleur qu’on a décidé d’arrêter. En 1989, nous avons fait une grande tournée pour dire au revoir à tout le monde. Donc oui, on se met toujours la pression lors de l’écriture et l’enregistrement. Mais je pense qu’elle est naturelle.

Ce qu’il y a de surprenant sur le nouvel album, c’est que les titres « Bell’ARB » et « Oy oy oy ! » sont repris. Pour le cas de « Oy Oy Oy ! » il me semble que les paroles ont été réécrites pour qu’elles soient plus d’actualité. Néanmoins, pourquoi avoir choisi ces morceaux au lieu d’en mettre des nouveaux ?

C’est vrai que pour « Oy oy oy ! » nous avons actualisé les paroles. Ensuite pour « Bell’ARB », nous avons jugé intéressant de la jouer avec un bagad. On nous a beaucoup fait la remarque mais c’est un choix artistique. Alors oui, il n’y a rien de nouveau, les gens connaissent les morceaux, mais nous avons ajouté le bagad dessus et cela change.

Vous avez l’habitude lors de vos concerts de jouer 15-20 minutes de traditionnel Bérurier Noir. Ça ne t’attriste pas que les textes soient toujours d’actualité 20 ans après… ?

C’était un peu évident, je pense… Mais c’est pour cela que Bérurier Noir perdure dans le temps. Je suis assez fier de François (chanteur de Bérurier Noir, NDLR) d’avoir vu les choses comme cela et de s’être projeté politiquement par sa culture et ses connaissances. Le monde est un perpétuel recommencement en réalité. Les guerres, la haine, tout cela se répète. C’est la grosse erreur des mouvements séparatistes actuelles, c’est le repris sur soi-même. Je soutien la Tradition, et quand on est bien avec sa tradition, on est ouvert aux autres. C’est ce que font les Bretons. Ils sont en véritable osmose.

La réputation de ne pas regarder la montre lors de vos concerts quand vous jouez vous suit partout. Vous avez une setlist en tête lorsque vous montez sur scène ou vous vous mettez dans l’optique Fest-Noz et jouez à l’instinct ?

C’est pour cela que les organisateurs ne nous mettent plus à la fin (Rires). Quand un groupe joue après nous, je ne dépasse pas, je respecte. Mais quand nous jouons en dernier, je ne m’intéresse pas aux consignes du préfet. Nous n’avons pas de setlist, nous jouons vraiment au feeling. Je pense que nous ne faisons pas un show, mais plutôt une performance. On est loin des groupes qui ont un show millimétré. Quand les gens voient Les Ramoneurs et Tagada Jones, ils peuvent voir deux manières différentes de mettre l’ambiance.

Record de longévité pour toi dans un groupe. Après cela, tu commences à regarder vers l’avenir ?

Mon record est d’avoir supporté ma mère pendant 14 ans. C’est d’ailleurs pour continuer à l’aimer que je suis parti (rire). Dans les Ramoneurs de Menhirs, je n’aurais jamais imaginé poser mon son de guitare sur la voix d’une grand-mère (celle de Louise Ebrel, NDLR). Je trouve cela fantastique dans la musique. Aujourd’hui je peux dire que j’ai eu une belle vie. Je suis en paix avec moi-même. Je m’étonne moi-même de voir loin avec le groupe. Pour ma fin de vie, j’ai envie d’aller au bout de quelque chose. Je pense que les Ramoneurs de Menhirs sera mon dernier groupe. On s’entend tellement bien que ça crée une bonne ambiance. C’est très fort ce que l’on vit ensemble. Je conseille à tous les gens qui s’aiment d’avoir une relation aussi forte que la notre. Avec le temps, et c’est le cas encore avec les Bérus, nous sommes tous liés désormais.


Les Ramoneurs de Menhirs, c’est :

Richard (Sonneur)

Louise Ebrel (Chant – membres de session)

Eric (Sonneur)

Gwenaël (Chant)

Loran (Chant, Guitare)

Discographie : 

Dans an Diaoul (2007)

Amzer an dispac’h (2010)

Tan Ar Bobl (2014)

Breizh Anok (2017)

A propos de l'auteur

Rédacteur (Hard Rock/Heavy/Thrash). Professeur d'Histoire / Géographie. Inconditionnel d'AC/DC et de Pink Floyd. Rugbyman de cœur et dans la vie. Headbangeur à ses heures perdues.

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