Attention, les apparences sont parfois trompeuses. La musique de Boisson Divine est bien plus sérieuse qu’elle n’y paraît. En effet, son troisième opus, La Halha, est un vrai voyage épique direction la Gascogne Armagnacaise. Pour en savoir un peu plus au sujet de la formation, de ses ambitions, de ses revendications et de son identité, Heretik Magazine s’en est allé causer avec Baptiste Labenne, l’un de ses piliers. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il avait des choses à raconter !

Propos de Labenne (chant, guitares, basse, cornemuse) recueillis par Axl Meu


La Halha est votre troisième album. Est-ce que vous pouvez me le présenter ? 

La Halha est un album encore plus adulte, personnel, avec un large panel d’influences et une richesse musicale plus étendue, accrocheur et entraînant. Nous avons notre patte musicale indéniable, un style d’écriture dont il est difficile de se détacher, néanmoins, en tant que compositeur, je me refuse à stagner. J’écoute des choses très variées et j’ai vraiment envie d’insuffler ce petit grain de folie, cette audace et ce panache qui font toute la différence et qui participent à la sensation de « fraîcheur musicale ». Dans notre discographie, on peut trouver des passages Disco, Melodeath, Country, Neo-Classique, Bluesy… J’ai envie que Boisson Divine soit un laboratoire à ciel ouvert où l’on ne se refuse rien et où tout est permis. Cependant, il faut savoir garder une cohérence sur les albums, et tous ces ingrédients ne peuvent s’imbriquer ensemble qu’à la condition sine qua none de faire des chansons très structurées avec des mélodies marquantes et des points d’accroche récurrents qui permettent à l’auditeur de prendre le train en marche.

La Halha est aussi un album de contrastes, tout en nuances. L’équilibre entre sérieux et « déconne », brutalité et subtilité, violence et poésie, vigueur et beauté. Pour schématiser, c’est Sébastien Chabal en ballerines ! (rires) Le matin, le mec te met un plaquage haut au niveau de la gargante alors que le ruck n’est pas fini et, l’après midi, il te paie un billet pour aller voir Le Lac des Cygnes. Voilà, il n’y a pas de limites, tout peut arriver d’une chanson sur l’autre. Cet album, c’est la puissance de la blitzkrieg et la douceur d’un yaourt nature. A 14 heures, on envahit la Pologne et à 16 heures, on mange des gaufres à la rhubarbe chez mamie pour le goûter.

Dans quel état d’esprit l’avez-vous composé ? 

C’est difficile à dire… Il faut dire que nous avons vraiment mis des plombes à sortir notre premier disque et que, depuis les tout débuts, nous nous trimballons un stock de chansons à l’état de démos avec quatre ans d’avance. Et lorsque il est enfin l’heure de faire un album, nous choisissons dans ce stock et votons pour nos chansons préférées en faisant toutefois attention à la variété des sons proposés. Un bon album doit être très varié pour nous : chansons rapides et lentes, longues et courtes, épiques et légères, ne pas avoir plus de deux ou trois fois la même tonalité présente… C’est un travail minutieux d’assemblage, mais c’est vraiment passionnant. La Halha compile un tas d’idées amassées entre 2009 et 2016. Une période assez large entre 18 et 25 ans, où la personnalité change beaucoup, ce qui explique les grands écarts.

Si j’écris – pour l’instant – toute la musique, l’écriture des paroles est beaucoup plus collégiale et chacun peut apporter sa pierre à l’édifice, parler d’un sujet qui le passionne. Il faut dire que nous avons de très belles plumes dans le groupe. Surtout Florent, notre bassiste/réalisateur de clips/doyen du groupe, qui apporte de la maturité à la bande d’escogriffes juvéniles que nous sommes.

« Des élèves de primaire et du collège apprennent mêmes nos textes dans des écoles bilingues, et c’est la plus belle des récompenses pour nous ! « 

Une fois encore, vous avez décidé de vous exprimer en gascon. Comment faites-vous pour écrire dans une langue qui est loin d’être courante ?

Il n’y a que trois chansons écrites en français dans notre répertoire, et elles figurent toutes sur le premier album. Ce sont les premières que nous avons écrites. Nous étions à l’époque très jeunes et ne maîtrisions pas encore le gascon. Si cette langue est présente partout dans notre région, son utilisation sociale est en net recul au profit du français. Nous entendions nos grands-parents la parler depuis toujours, mais la transmission naturelle est en déclin. Ce n’est que vers nos seize ans que nous nous y sommes vraiment penchés, un peu comme des linguistes pour finir. On s’est affairé à se la réapproprier, mais c’est franchement un plaisir de la maîtriser aujourd’hui, car ça nous connecte encore plus à notre lieu de vie et notre environnement. Nous avons à cœur de continuer à l’utiliser et de modestement participer à sa transmission puisque c’est notre culture, notre héritage tout simplement. Des élèves de primaire et du collège apprennent mêmes nos textes dans des écoles bilingues, et c’est la plus belle des récompenses pour nous ! 

Cela ne nous a jamais porté préjudice, car le Folk Metal est un genre où les gens sont habitués à entendre des idiomes très variés et sont même en recherche de cette diversité linguistique. J’ai l’impression que cela nous ouvre plus de portes que le français. Très souvent les groupes qui s’expriment dans la langue de Molière sont cantonnés à l’espace métropolitain ou, s’ils ont de la chance, au territoire de la francophonie. Ce n’est pas notre cas puisque – à notre grande surprise – nous sommes écoutés dans 58 pays ! Pour ce nouvel album, nous avons expédiés des commandes dans toute l’Europe, aux Etats-Unis, au Japon, nous avons donnés des interviews pour l’Amérique du Sud ! Il ne semble pas y avoir de limite à l’expansion du Gascon, et cela touche beaucoup les gens de chez nous de voir qu’à des milliers de kilomètres, d’autres vont chanter en phonétique ou disséquer les textes et même parfois trouver des interprétations auxquelles nous n’avions pas forcément pensé en écrivant. C’est vraiment génial, par exemple, que des personnes puissent s’identifier à des thèmes comme l’exode rural, « Libertat », de l’autre côté de l’Atlantique.

Je dois dire que je ne suis pas familier du Gascon. Que conseillerez-vous à quelqu’un qui n’y comprend rien à cette langue et qui aimerait bien comprendre ce que vous racontez dans vos textes ?

Nous mettons un point d’orgue à traduire nos textes en français et en anglais car nous avons beaucoup appris la langue en chanson. La musique est un puissant vecteur d’apprentissage, très ludique. En général, tous les groupes de chez nous font l’effort de mettre la traduction dans le livret de l’album. Nous n’avons pas pu le faire ce coup ci par manque de place – certains textes étant très long – néanmoins, plusieurs solutions s’offrent à vous. Vous pourrez trouver des traductions sur notre page Bandcamp, activer les sous-titres sur notre chaine youtube, et bien tout simplement se rendre notre page Facebook. Une publication datant du 8 juin donne plus de détails concernant les paroles !

Votre nouvel album, La Halha, est une incitation au voyage. Quels sont les points d’orgue de ce voyage épique ?

En effet, « la Halha » est un voyage épique. Chaque chanson apporte quelque chose de nouveau, et on ne sait jamais trop à quelle sauce on va être mangés quand on passe à la piste suivante. Pour moi, le point d’orgue est vraiment la dernière chanson « Milharis ». C’est un pavé de 10 minutes en deux parties qu’on ne sent pas passer. La première partie de six minutes a une construction assez classique avec une belle influence « à la Iron Maiden » au niveau des progressions d’accords et des mélodies à la tierce. Les lignes de chant sont vraiment très mélodieuses dans un registre « ténor » qui apporte beaucoup de candeur à l’ensemble. On s’est beaucoup amusés en studio à changer les harmonies vocales au dernier moment et a essayer plein de choses. Et puis, il y a le grand final : trois minutes de montée en puissance qui débute par de doux arpèges dissonants, juste ce qu’il faut et se poursuit jusqu’à un solo de guitare long, planant et déchirant. Un passage un peu à la Alcest ou la Anathema, qui développe la même grille d’accord tout en l’étirant un peu dans tous les sens. On quitte l’album sur le « decrescendo » final avec des arpèges harmoniquement en suspens et des bruits de pas dans la neige pour coller à l’histoire. Ce passage est vraiment fait pour digérer le disque. C’est la conclusion qui laisse de l’espace à l’auditeur pour qu’il se dise : « waouh, mais quel album ! » Enfin… J’espère que c’est ce que les gens se disent ! (rires)

Le texte, quant à lui, est très fouillé avec notamment trois refrains différents et nous immerge vraiment dans l’histoire de Milharis dont voici la trame : Il y a très longtemps, dans les montagnes Pyrénées, vivait Milharis, un vieux berger de 999 ans. Jamais il n’avait vu la neige tomber et pourtant, un matin, il se réveilla entouré de blanc. Il appela les siens et leur dit : « Enfants, voici un mauvais signe pour moi. Car mon père me disait souvent que quand je verrai la terre blanche, je mourrai avant le coucher du soleil. Donc, quand je serai mort, prenez la plus belle de mes vaches noires, elle marchera tout droit dans la vallée jusqu’à ce que la terre ne soit plus blanche. Suivez-là et là où elle s’arrêtera vous trouverez des eaux chaudes qui feront un jour la fortune du pays. » Et le vieux berger mourut en effet. Les enfants firent ce qui leur fut commandé et lorsque la vache s’arrêta, ils trouvèrent les eaux promises et la vache noire fut changée en rocher. La légende raconte que Milharis est enterré sous la croix de Béliou, représentée sur la pochette. Les versions diffèrent de village en village, mais ce mythe est une allégorie de la fin des temps. Le passage d’un âge à l’autre. Il peut aussi symboliser la fin du paganisme et le début de l’ère Chrétienne.

« Cet album, c’est la puissance de la blitzkrieg et la douceur d’un yaourt nature.« 

Qu’est-ce qui vous a motivés à écrire « Rei de Suède (Sveriges Kung) » ? De quoi cette chanson parle-t-elle ? 

C’est une histoire assez méconnue par rapport aux grands classiques comme Henri IV, D’Artagnan, Cyrano de Bergerac, mais pourtant, il raconte un parcours vraiment très singulier : celui de Jean Baptiste Bernadotte, né dans la ville de Pau en Béarn, là même où deux de nos musiciens vivent aujourd’hui. Issu de petite Noblesse, il s’est engagé volontairement dans l’armée de France à la mort de son père. Il franchira rapidement les grades grâce à une grande habileté militaire, sur les champs de batailles. Les chroniques parlent d’une homme de grande vertu, qui traitait avec honneur ses prisonniers de guerre. Ses relations avec l’empereur Napoléon Bonaparte étaient compliquées, mais il a tout de même été élevé au rang de Maréchal d’Empire. À l’époque la Suède était en proie à des problèmes de succession au trône et la France était la première puissance d’Europe. Par un concours de circonstances, le Roi de Suède a voulu désigner Bernadotte comme son héritier et l’a adopté à un âge avancé. A sa mort, Bernadotte est donc devenu le Roi légitime de Suède… et de Norvège ! Il meurt à Stockhölm a l’âge de 81 ans ! Les héritiers actuels du trône de Suède ont donc tous aujourd’hui du sang Béarnais qui coule dans leurs veines. La famille Royale est même venu visiter le « musée Bernadotte » à Pau il y a quelques années pour honorer la mémoire de leur vieil ancêtre. L’histoire d’un homme parti de rien pour accéder à la plus haute des fonctions à l’autre bout de l’Europe ! Totalement fou ! Nous avons inclus du chant en suédois et de la Nyckelharpa pour aller jusqu’au bout du concept sur cette chanson.

En bonus, vous proposez la reprise de « Adishatz », un morceau de l’Ouzoum… 

L’Ouzoum est un chœur d’une quinzaine d’hommes qui chantent dans un style classique pour notre région, en polyphonie accompagné de quelques guitares. C’est une formation qui a vraiment influencé notre identité et notre approche des voix, et ce n’est pas la première fois que nous leur empruntons des éléments. Sur notre premier album, Enradigats (2013), la chanson traditionnelle « Hilhòta De Delà l’Aiga » était déjà plus ou moins calquée sur leur version. Sur notre deuxième album, Volentat (2016), le titre « Aiga d’Aur » était aussi un clin d’œil appuyé au style l’Ouzoum. En ce qui concerne La Halha, nous avons eu une grosse période de latence de huit mois entre la fin de l’enregistrement de l’album et la sortie de celui-ci. Ayant du temps sur nous, je me suis permis d’enregistrer des morceaux – sans pression – dans l’optique d’en faire des bonus-tracks, de changer un peu de registre musical et de perfectionner mes maigres compétences en prise de son et mixage !

La reprise de « Adishatz » est venue naturellement car c’est un morceau que l’on adore depuis toujours. Passer de leur style à un registre Power Metal n’est vraiment pas compliqué. Il faut bien se rendre compte que 95% de la musique c’est une mélodie sur des accords. Finalement, le reste n’entre que dans le domaine de l’arrangement. Là, on a décidé de mettre des guitares électriques à la tierce avec une batterie qui appuie sur la double pédale, c’est notre choix. Mais, demain, un type pourrait très bien arriver avec une boîte à rythme et des synthétiseurs ou un banjo et un violon, puis reprendre le morceau à sa sauce dans n’importe quel style. C’est tout là la magie d’une bonne chanson. Malgré sa simplicité, une belle mélodie marquante peut se transformer en tout ce qu’elle veut. Finalement, peut-être que ce que l’on appelle « le style musical » n’est qu’un artefact, une chimère qui repose sur quelques codes établis ? La question mérite d’être posée.

Boisson Divine compte déjà à son actif des performances remarquées, notamment dans le cadre du Cernunnos Metal Fest. Y a-t-il un festival où vous voudriez vous produire ?

Et bien, histoire de compléter le tableau, au niveau de la France, il serait bien évidemment génial de faire un Hellfest ou un Motocultor. Il faut être patients, voir quelles sont les retombées concernant le nouvel album. On ne se fixe pas vraiment d’objectifs de ce côté là, mais ça serait vraiment le pied intégral si on y arrivait. Au niveau international, nous espérons nous produire à nouveau au Japon. Nous savons en tous cas que la porte est ouverte. Et sinon, après, niveau nouveaux territoires, la Russie et les Amériques seraient de superbes endroits où aller, sachant qu’il y a pas mal de personnes qui nous suivent dans ces coins-là. Nous ne donnons qu’une dizaine de concerts par an, tout simplement parce que nous ne sommes pas un groupe « professionnel » et que nous n’avons pas comme objectif à le devenir, donc, quand nous nous produisons, nous voulons que chaque concert prenne la forme d’une grosse fête entre amis !


Boisson Divine, c’est : 

Pierre Delaporte : Accordéon, cornemuse 

Florent Gilles-Waters : Basse

Luca Quitadamo : Guitare

Ayla Bona : Vielle à roue 

Adrian Gilles : Batteur, chant 

Baptiste Labenne : Chant, guitares, basse, cornemuse 

Discographie : 

Enradigats (2013)

Volentat (2016)

La Halha (2020)

A propos de l'auteur

Axl

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

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