Derrière l’acronyme de G.O.H.E., le deuxième album d’In Cauda Venenum, se cache un concept bien plus fouillé qu’il n’y paraît ! En effet, la formation de Black Metal hexagonale, a concrétisé cette année une oeuvre massive ayant pour vocation de mettre en musique une histoire tragique, celle du meurtre de Geneva Odelia Hilliker Ellroy et de la redemption de son fils, James Ellroy, par le biais de deux pistes fleuves… Nous nous sommes entretenus avec son géniteur à l’occasion de sa sortie.

Propos d’Ictus (chant, guitares, basse) recueillis par Axl Meu


Que s’est-il passé pour le groupe entre son premier album éponyme et G.O.H.E. ? 

Le premier album est sorti en 2015, et un an après, nous avons sorti un long titre, comme à notre habitude, pour un triple split avec Spectrale, le projet grandiose de Jeff Grimal, et Heir, formation de Post Black toulousain. Cet unique morceau était un peu spécial puisqu’il s’agissait d’une reprise du thème musical principal de la série Twin Peaks. Cela a aussi été l’occasion de nous faire plaisir en invitant le talentueux violoncelliste Raphaël Verguin (Psygnosis, Spectrale, RICINN). C’était un morceau sous la forme d’un humble hommage, composé, enregistré, mixé en 1 mois, mais avec le recul, nous avons compris que nous avions franchi une étape dans la définition de notre identité musicale. Aujourd’hui, notre nouvel album s’inscrit dans la continuité de cette progression. Sauf que cette fois, nous avons pris notre temps…

Comment votre signature avec les Acteurs de l’Ombre Productions s’est-elle concrétisée ? 

Je suis investi dans le label depuis 2013. Les choses se sont donc faites naturellement. Quitte à servir une cause, autant en tirer profit pour faire rayonner sa propre musique !

Vous revoilà donc avec un deuxième album, G.O.H.E.. Que devons-nous comprendre derrière cet acronyme ? 

Ce sont les initiales de Geneva Odelia Hilliker Ellroy, une mère violemment assassinée à qui nous souhaitons rendre hommage. Elle est décédée 3 mois après que son fils de 10 ans l’a condamnée à mort par imprécation. Ce fils, c’est James Ellroy, grand maître du crime, et le plus grand auteur américain de romans noirs. Lorsqu’il apprend la mort de sa mère, il ne pleure pas : on a exaucé son vœu. Il y voit plutôt une consécration. Il n’y aucun suspect dans l’affaire et le meurtre restera non élucidé. Jamais il ne connaitra l’artisan de son émancipation, mais toute sa vie, le fils sera maudit à son tour et devra en payer le prix. Ce prix, c’est une fascination obsessionnelle pour les meurtres de femmes, le sexe, le chaos, alors même qu’il n’est qu’un enfant livré à un père toxique. C’est une descente aux enfers, entre toxicomanie, voyeurisme, et prison. Après avoir frôlé la mort, il trouve le salut dans l’écriture avec pour fil d’Ariane cette quête terrible qui le hante véritablement : qui a tué sa mère, cette femme qu’il n’a en réalité pas connue ?

Cet album tire son essence de cette histoire passionnelle, brutale et mystique. Il est dédié à la rédemption de James Ellroy, son infinie catharsis littéraire, maladive, obsessionnelle, romantique, avec comme point d’orgue, l’autobiographie Ma Part d’Ombre, qui est une plongée rétrospective et introspective pour tenter, après 35 ans, de retrouver l’assassin de sa mère, et ainsi appréhender l’événement qui a défini son destin et forgé sa personnalité. Avec G.O.H.E., nous nous approprions cette histoire sous la forme d’un voyage articulé autours de 2 pistes de 21 min chacune.

Quelles grosses différences y a-t-il entre votre premier album et celui-ci ? Vous évoluez toujours dans ce Black Metal à tendance Post, mais qu’avez-vous ajouté en plus ? 

Il faut savoir que ces deux albums découlent directement de quatre compositions écrites entre 2009 et 2010. Ils sont donc naturellement dans la même veine. G.O.H.E. est tout de même beaucoup plus mature au niveau des orchestrations. C’est comme s’il était plus « scénarisé » : il y a davantage de “rebondissements” qui maintiennent l’attention de l’auditeur. Depuis toutes ces années, je pense aussi que nous avons progressé en termes de jeu, d’arrangements, et surtout d’un point de vue purement matériel. Toutes nos sorties sont 100% D.I.Y., et nos compétences et conditions de composition, d’enregistrement, et de mixage ont fait un sacré bond en avant ! Du coup, j’ai le sentiment que le premier est plus “Metal”, tandis que G.O.H.E.est plus ambitieux et se permet d’emprunter des aspects “symphonique”, même s’il n’y a pas tant d’orchestrations et de claviers que ça. Cela dit, l’intégration de Raphael Verguin au violoncelle (déjà présent sur le split sorti en 2016, ndlr) et de deux nouveaux musiciens classiques (Jonathan Carette au piano et Julien Lemaire à la contrebasse) renforce cette facette de cet album. À eux trois, ils ont apporté tout un panel d’arrangements allant de teintes sobrement « jazzy » jusqu’à des parties très épiques, ce qui renforce le côté visuel et cinématographique de l’album. Pour conclure, le fait d’avoir injecté des influences musicales extérieures nous a permis d’explorer une myriade de couleurs au service de cette incroyable histoire que nous racontons.

« Nous avons une approche cinématographique de la musique, dans le sens, où chaque album d’In Cauda Venenum est pensé comme une bande originale »

Pourquoi avoir décidé de scinder ce nouvel album en deux grosses parties : « Malédiction » pour la première, « Délivrance » pour la seconde ?

Ça c’est fait naturellement, puisque que ces deux pistes existaient depuis 2010 à l’état de maquette. Deux longues pistes : tel était notre matériau de base. Bien entendu, nous nous sommes approprié l’histoire pour en faire notre propre interprétation, mais sous la forme de diptyque est totalement cohérente avec la réalité. À l’image du premier album, c’est un voyage chronologique en deux chapitres, qui sont eux-mêmes découpés en séquences pour servir une narration digeste. Les gros morceaux ne nous font pas peur. Au contraire, ils correspondent parfaitement à notre processus de création. Nous adorons prendre le temps nécessaire pour créer des atmosphères et développer les thèmes musicaux. Nous avons une approche cinématographique de la musique, dans le sens, où chaque album d’In Cauda Venenum est pensé comme une bande originale.

Ces deux morceaux délivrent un Black Metal moderne, mais évoquant des sentiments en lien avec le mal-être existentiel. Comment faites-vous pour composer toutes ces mélodies ? Parlent-elles de vous pour finir ? 

Nous prenons notre temps. C’est vraiment la clef. Tout est question de timing dans notre manière de procéder. Il faut savoir que N.K.L.S. et moi travaillons exclusivement à distance. Nous composons, explorons, testons systématiquement les idées chacun de notre côté, en parallèle. Ça permet d’enrichir notre créativité à chaque itération. Une idée en fait germer X autres, et ainsi de suite. Ce temps est nécessaire pour que nous puissions nous exprimer, car nous n’avons pas les mêmes sensibilités et c’est important que chacun y mette du sien. Finalement, c’est une affaire de compromis complètement décomplexée malgré certains désaccords, et je pense que c’est une chance d’être capable de fonctionner comme ça. On a appris à tirer parti de nos contraintes, en raisonnant davantage projet qu’individualités.

Comme tu le fais remarquer, il y a beaucoup de mélancolie dans nos compositions. Elle fait partie de l’identité d’In Cauda Venenum. Et elle est d’autant plus renforcée qu’elle est souvent exprimée de manière épique et contrebalancée par des passages lumineux. Ce contraste de couleurs et d’élans émotionnels apporte du relief à nos compositions. J’ai une approche très instinctive lors de la composition : j’improvise, j’explore, je me lâche et je laisse mon feeling prendre le dessus et développer des progressions d’accords qui jouent sur l’esthétique de trois sentiments qui reviennent systématiquement : la mélancolie, l’espoir ou la fatalité. Comme tout ceci est spontanée et inconscient, ça doit sans doute dire quelque chose de mes aspirations dans ces moments-là. 

Comment votre collaboration avec Jeff Grimal s’est-elle amorcée ? Comment est-il parvenu à mettre en images votre musique ? 

Je connais Jeff depuis que notre collaboration pour l’album Tekeli-li de The Great Old Ones. Depuis, nous avons travaillé ensemble pour la quasi-totalité de nos projets respectifs. Pour nous, il fait partie du groupe puisqu’il a fortement participé à créer notre identité visuelle. Pour cet album, il s’est replongé dans l’œuvre de James Ellroy en lisant les livres que je lui ai indiqués. Il a ainsi pu attaquer les toiles avec le background nécessaire pour cerner le concept et la personnalité de Geneva, la mère d’Ellroy. C’était très important puisqu’il s’agissait de créer le portrait d’une femme de l’ombre dont il n’existe que deux ou trois photos de très mauvaise qualité.

Quel bilan tirez-vous de l’album, plus d’un mois après sa sortie ? 

Les retours sont excellents. Nous avons mis les petits plats dans les grands en produisant une édition limitée artisanale qui a été rapidement sold-out. Beaucoup de gens découvrent notre discographie grâce à cet album, et plusieurs personnes nous ont adressé des messages gratifiants et même parfois touchants. Il y a toujours une certaine appréhension quand on sort un album, mais là nous avons été rapidement rassurés.

Quels sont vos projets pour la suite ? 

Nous avons un projet qui n’a rien à voir avec In Cauda Venenum.On travaille dessus ponctuellement depuis plusieurs années déjà. C’est un projet qui évolue dans un registre beaucoup plus frontal et « cradingue ».


In Cauda Venenum : 

Ictus : Guitares, basse, chant 

N.K.L.S. : Batterie 

Raphaël Verguin : Cello 

Discographie : 

In Cauda Venenum (2015)

G.O.H.E. (2020)

A propos de l'auteur

Axl

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

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