Pionnier du Black Metal français, Seth a toujours été connu pour son goût pour l’expérimentation, chaque album apportant de lot de différences et d’innovations. Néanmoins, depuis 2018 et le lancement de la tournée anniversaire de son album culte Les Blessures de l’âme, la formation avait laissé espérer un retour aux sources, un retour aux sources qui aura finalement trouvé son aboutissement sur la Morsure du Christ, un opus riche et rare, attendu pour début mai. À l’occasion de sa sortie, Heimoth et Saint Vincent, respectivement guitariste et chanteur du groupe, nous ont donné toutes ses clefs de compréhension. 

Propos de Heimoth (guitare) et de Saint Vincent (chant) recueillis par Thomas Deffrasnes.


La Morsure du Christ semble être la suite directe des Blessures de l’Âme.

Heimoth : On ne peut pas présenter l’album autrement. D’ailleurs, avant de connaître le titre-même celui-ci, on l’appelait « Les Blessures de l’Âme 2″. Avec cette suite, l’idée était revoir un peu ce qu’il se faisait dans les années 90 et de faire renaître cet état d’esprit à travers le style, la prod’, et également l’ambiance.

Puisque tu évoques la production, comment s’est-elle déroulée malgré les événements sanitaires ?

Ça a été assez compliqué techniquement parlant. On a enregistré l’album en juin/juillet, nous n’étions pas confinés en ce temps-là. Mais, au vu de toutes les restrictions, ça nous a pas mal handicapés. En revanche, là où ça a été plus délicat, c’était pour la séance photo-promotionnelle, puisque nous sommes un peu éparpillés. 

Notre-Dame de Paris flambante illustrant la rupture de la flèche, on peut dire que la pochette de la Morsure du Christ est d’actualité… 

Saint Vincent : La pochette de l’album illustre une certaine transition entre le monde spirituel qu’on a vu mourir et un monde matérialiste à la rationalité triomphante. L’incendie de Notre-Dame a créé un point de rupture entre ces deux époques. Cet événement est donc très symbolique. Il a ému le monde entier. Ce qui prouve bien que dans la « psyché collective », il incarne la fin du spirituel. Cela pourrait se transposer en géopolitique à l’équivalent du 11 septembre 2001, mais ici dans un contexte religieux. Ça évoque la scène Black Metal des années 90, avec toutes ces histoires d’églises réduites en cendres, que l’on connaît bien. Enfin, Notre-Dame est un symbole national, qui fait partie de l’identité française. Étant donné que l’on met en avant le fait que nous jouons un Black Metal français, la cathédrale met alors le propos en emphase. Ces trois piliers justifient cet artwork.

Et en tant qu’artistes et à la fois en tant qu’individus, comment avez-vous vécu l’incendie de Notre-Dame ?

Heimoth : On ne peut pas rester indifférent devant une telle puissance. J’ai été profondément marqué. Et comme l’a dit Saint Vincent, il y aura un « avant » et un « après », comme ça l’a été pour le 11 Septembre. On se souviendra tous de là où on était à ce moment-là.

Saint Vincent : J’ai aussi été très marqué, et ça a forcément orienté notre réflexion humaine et artistique. Il nous arrive d’être témoins et de voir l’histoire prendre un tournant sans précédent sous nos yeux…

Saint Vincent l’a précisé juste avant : vous jouez un Black Metal à l’étiquette française. L’album et le texte dissimulent un certain amour pour la langue de Molière…

Saint Vincent : C’est moi qui écris les paroles, et il me semblait impératif de retourner aux souches de Seth, mais surtout à celles des Blessures de l’Âme. Par conséquent, il nous fallait aussi que l’ensemble soit lyrique, mais aussi plus mure et plus recherché. À l’époque Seth, c’étaient des jeunes… Le propos se devait d’être revisité et aussi approfondi. Je suis allé jusqu’à faire de la versification classique et créer un corpus de texte très rigoureux qui puisse rendre hommage à la langue française et affirmer cette promesse d’un Black Metal français. Par rapport à la médiocrité de ce que je peux voir dans d’autres productions françaises, j’ai voulu, dans ma modeste mesure, me démarquer. J’ai mis deux clins d’œil à Baudelaire. « Les Océans du Vide » sont un écho au poème « Le Voyage » de Baudelaire. « Le Triomphe de Lucifer » aussi, mais je laisse aux lecteurs attentifs et curieux la charge d’établir le parallèle avec « Les Litanies De Satan »…

« La pochette de l’album illustre une certaine transition entre le monde spirituel qu’on a vu mourir et un monde matérialiste à la rationalité triomphante »

Par ailleurs, « Les Océans du Vide », et « Sacrifice de Sang » ont eu le droit à leur version « bonus » interprétée exclusivement aux claviers.

Heimoth : On souhaitait mettre en avant toutes les pistes de synthé qui ont été composées par Pierre Le Pape. On a choisi pour cela les deux morceaux qui nous semblaient être les plus pertinentes à présenter. Elles ont aussi servi à justifier l’existence de la « woodbox » de chez Season Of Mist,car ces deux pistes seront présentées dans celle-ci.

Saint Vincent, La Morsure du Christ est ton premier opus avec Seth. Que penses-tu avoir apporté au groupe et à ce nouvel album ? 

Saint Vincent : Avant de rejoindre Seth, j’étais déjà très attentif à l’évolution du groupe. Et comme bien des fans, je prônais le fait qu’il devait y avoir une suite aux Blessures de l’Âme. J’ai donc contribué à orienter le groupe dans cette direction. Je voulais prendre la tradition de cet album et la faire grandir, d’une part en live et désormais en studio. J’ai suivi de près le travail de composition d’Heimoth, et j’ai tenté d’épurer ses idées musicales pour rester dans la veine des années 90. Puis aussi, il y a eu tout le travail sur les paroles comme tu le disais.

Seth a une discographie large et originale. Comment justifier ce retour aux sources ?

Heimoth : On n’a pas fait ça par nostalgie. Il y a eu une évolution du Black Metal telle qu’elle est, et c’est très bien. Comme tu le sais, on a fait une série de concerts pour l’anniversaire de notre album, LesBlessures De l’Âme, et se replonger dans cet album nous a donné envie faire son revivre. Saint Vincenty a largement contribué comme il le disait précédemment. C’est plus un hommage qu’autre chose. 

Saint Vincent : 20 ans après, c’est fou de renouer avec le passé.

Les lives des Seth, avec leur scénographie ritualiste, confèrent à la musique sa dimension. À quoi peut-on s’attendre pour les potentiels concerts à venir ?

Heimoth : Je pense que les gens doivent s’attendre à quelque chose de grandiose. Je n’en dirai pas plus.

Les Feux de Beltane, Le Tyrant Fest, … Des lieux atypiques et symboliques. Où est-ce que la musique de Seth prendrait toute son envergure en live ?

Heimoth : La réponse me semble évidente : c’est à Notre-Dame.

Saint Vincent : À cœur vaillant rien d’impossible… (rires)

Vous êtes à la fois chez Season Of Mist et les Acteurs de l’Ombre Productions. Ce n’est pas simple à saisir…

Heimoth : Entre 2006 et 2013, il y a eu un « break ». Nous avons refondé le groupe et décidé de revenir chez Season Of Mistchez qui nous avions fait paraîtreThe Howling Spirit en 2013. Puis s’en est suivi une tournée Européenne, qui nous a aidés à ne pas tomber dans l’éternel cycle « deux ans – 1 album ». Mais entre-temps, Gerald(Milani, ndlr) des Acteurs de l’Ombre Productions a voulu sortir le live de Sethaux Feux de Beltane. Ce concert ‘’anniversaire’’ est donc paru chez LADLO, sans que l’on soit vraiment parti de chezSeason Of Mist. Cependant, LADLO a quand même obtenu une autorisation de la part de Season Of Mist pour sortir une box de La morsure du Christ, avec drapeau, bande, cassette… C’est super pour eux, c’est bien pour nous aussi.

Que la série de concerts en hommage à votre premier album, les Blessures de l’Âme, vous a apporté ?

Saint-Vincent : C’était incroyable ! On a fait beaucoup de gros concerts et le public était vraiment présent, même 20 ans après.

Heimoth : On a ressenti une certaine communion entre le public et nous. Le gens était content de ré-entendre cet album. On sentait qu’ils l’attendaient depuis des années. On était d’ailleurs supposé le jouer dans son intégralité au Hellfest. Cela devait être remis cette année et ça n’a pas été le cas… En fin de compte, je dirais que ça ne s’arrête pas aussi bien que cela avait commencé. On aurait souhaité jouer ce live encore une ou deux fois. Du fait que nous sommes sur la sortie d’un nouvel album, les prochains concerts auront vocation à le défendre.

Peut être une image de une personne ou plus

Saint Vincent : « Il me semblait impératif de retourner aux souches de Seth, mais surtout à celles des Blessures de l’Âme. »

En tant que pionniers du Black Metal français, quel regard portez-vous sur la scène française aujourd’hui ?

Heimoth : Son évolution est sidérante. Dans les années 90, il y avait beaucoup de groupes qui restaient « underground », volontairement ou non. Mais aujourd’hui de nombreux groupes sortent la tête de l’eau, se bougent et arrivent à vivre avec des nouvelles évolutions technologiques et médiatiques. C’est super, mais on aura dû attendre beaucoup de temps par rapport aux autres pays.

Saint Vincent : La dynamique est totalement différente aujourd’hui. Il y avait une préciosité, une rareté qui rendait le Black Metal fou. On écoutait du Death Metal, c’était une certaine ambiance, les groupes ne se prenaient pas la tête, même si ça restait sur des thématiques sombres. Puis le Black est arrivé, et c’était quelque chose de mystérieux, très occulte. L’imagerie était dingue, on avait du mal à voir les photos, et il y avait toute une légende qui se développait autour de chaque groupe. C’était incroyable. Désormais, cette part de l’identité du Black Metal n’existe plus, car tout est disponible en un « clic » via Internet. 

Heimoth : Il y avait aussi beaucoup plus de passions au sens premier du terme. Il y avait plus de haine entre les groupes, de l’entraide pour certains. En somme, une certaine authenticité dans les rapports. Aujourd’hui, cette authenticité est diluée, du fait de la vision individualiste du Black Metal. À l’époque, on avait plein de « haters » ! Aujourd’hui, on dicte facilement le bon ou le mauvais.

Saint Vincent : Les gens sont beaucoup plus dans la représentation de soi, en prenant des photos avec le vinyle à côté d’eux… L’esprit de la musique a évolué. Mais ça nous ne serait jamais venu à l’idée à l’époque de se prendre en photo à côté d’un CD. Un vinyle, une cassette, un album, c’est la musique en elle-même. Ce n’est pas projeté de son soi sur les objets. Les rapports à la musique elle-même ont aussi changé finalement.

Heimoth : En somme, la curiosité est un outil essentiel pour s’approprier la musique.

Les aînés de la scène ont souvent tendance à regarder plus en arrière qu’en avant. Pensez-vous que le meilleur de la scène Black Metal est derrière nous ? 

Heimoth : J’ai beaucoup écouté le dernier Aklhys (Melinoë, 2020, Ndlr), qui est récent. Il est rempli de haine, et je le trouve incroyable. J’aime cette vague de nouveaux groupes très sombres qui font évoluer le Black Metal dans ces sphères très particulières.

Saint-Vincent : Je découvre des nouveaux groupes, mais beaucoup moins qu’auparavant. Quand on arrive dans ce domaine de création si vaste, on a sans cesse de quoi découvrir. Quand on ne connaît pas grand-chose, on intègre beaucoup, mais après des années, on sature. Et aujourd’hui, je suis parfois perdu devant ce flot d’informations. Mais nous sommes amenés à découvrir plus facilement les groupes des gens avec qui on travaille !

D’ailleurs, Heimoth peux-tu nous en dire un peu sur le prochain Sinsaenum au passage ?

Heimoth : Fred (Leclercq, guitare, ndlr) a repris les compos ! Je pense qu’on attend juste de sortir chacun nos albums respectifs : Stef pour Loudblast, moi pour Seth, Fred avec Kreator… On va se relancer d’ici peu !


Seth, c’est :  

Esx Vnr : Basse

Alsvid : Batterie

Heimoth : Claviers, guitare 

Saint Vincent : Chant 

Drakhian : Guitare 

Pierre Le Pape : Claviers

Discographie : 

By Fire, Power Shall Be… (EP-1997)

Les Blessures de l’âme (1998)

The Excellence (2000)

Divine-X (2002)

Era-Decay (2004)

The Howling Spirit (2013)

Les Blessures de l’âme : XX ans de blasphème (Live-2019)

La Morsure du Christ (2021)

A propos de l'auteur

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

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