Impossible d’être passé à côté du superbe clip de Year Of No Light. Fruit de la collaboration entre trois passionnés de cinéma, acteurs de la scène Black Metal, et le groupe, le court-métrage de « Réalgar » (morceau tiré de Consolamentum attendu pour le 2 juillet prochain via Pelagic Records) est tout bonnement stupéfiant, car en plus d’être particulièrement singulier, il nous invite à aborder la musique des bordelais autrement. Trois semaines après sa sortie, nous nous sommes entretenus avec Mathias, Célia et Corentin, les trois réalisateurs qui se cachent derrière les images de « Réalgar ». 

Propos de Corentin Schieb, Mathias Averty & Célia Le Goaziou recueillis par Thomas Deffrasnes

Édition : Axl Meu


Comment cette collaboration entre le groupe et vous a-t-elle vu le jour ? 

Mathias: Il y a quelques années, nous avons sorti une série, Mad Marx, et nous avions planché sur le scénario en écoutant Year Of No Light. Si tu es attentif, tu peux t’apercevoir que la musique du groupe a toujours été très cinématographique. Alors, une fois que Mad Marx sorti, j’ai contacté le groupe, avec Corentin et Célia, et lui ai proposé de réaliser un clip. Ça fait bien longtemps que je suis fan qu’ils font, et je trouve leur approche aussi très inspirante. C’est assez simple de poser des images sur leur musique.  

Corentin : On a rencontré le groupe en octobre 2019 à Bordeaux. Il nous fallait débattre autour de cette question : comment mettre en images leurs morceaux ? Il faut savoir qu’auparavant, Year Of No Light n’avait jamais fait paraître de clip vidéo officiel.   

Comment avez-vous organisé ce tournage ?  

Célia :Ça nous a demandé six mois de préparation. Nous avons dû composer avec les restrictions et se concerter aussi bien à proximité qu’à distance. Puis, le tournage a duré treize jours aux alentours de février et mars de cette année.   

Corentin : On a tourné entre Nantes, le Croisic et Laval. Mais comme tu peux le voir, il y a une diversité de lieux dans lesquels nous avons tourné ; de l’extérieur, de l’intérieur, dans un bassin ou encore avec du fond vert. Ça nous a poussés à sortir de notre zone de confort.  

Mathias : À titre d’exemple, ma chambre a servi de décor !

Le projet est d’autant plus ambitieux étant donné que le cinéma n’est pas votre profession…  

Corentin : Oui, Mathias est journaliste, Célia coiffeuse mais s’oriente désormais sur la photographie, et moi, je suis architecte. Mais je fais partie de l’association Violent Motion, qui fait beaucoup de vidéos et de captations dans la scène Metal. En conséquence, nous avons réussi à fédérer un réseau d’amis, de techniciens et d’acteurs. Le circuit de financement n’est donc pas classique. C’est plutôt un projet collectif et participatif. Au final, tout le monde s’est investi bénévolement là-dessus pour créer quelqu’un chose d’assez singulier.  

Mathias : Lorsqu’on a commencé la pré-production, on a été rejoint aussi par des personnes qui ont apporté leur savoir et leur expérience. Je pense notamment à Grégory Morin avec qui nous avions déjà travaillé sur Mad Marx. On s’est vraiment enrichi des compétences de chacun, mais c’était assez « D.I.Y. ».   

« On a beaucoup travaillé sur le coté humains des personnages qu’on a mis en scène, à travers les douleurs et les névroses qui peuvent persister au-delà de la Mort »

Comment comprendre cet ouvrage assez sinueux ?   

Mathias : L’idée du clip est de raconter le cheminement d’une femme au purgatoire, qui recherche son enfant disparu. Ainsi, elle est confrontée à une douleur très profonde, et presque partagée par les portraits que l’on voit au long du court-métrage. Le Purgatoire est le lieu entre le paradis et l’enfer où l’on dit être jugé. On y a vu alors une boucle infinie qui emprisonne les personnages : certains s’en sortent et d’autre resteront habités par leurs névroses et démons. On a donc apporté une note d’espoir pour certain, tandis que d’autres sont invités à rester dans l’obscurité.   

Corentin : En écrivant l’histoire, il y a trois thématiques importes qui nous sont apparus. Tout d’abord il y a le titre de la chanson “Réalgar”. C’est un cristal rocheux composé d’arsenic, mais qui pourtant était utilisé comme un médicament. C’est un minéral qui induit une idée de mort, de deuil, mais aussi de soin. Par ailleurs, les sonorités du morceau nous ont aussi évoqué l’Océan. Cette idée de rivage, de laquelle émane une certaine mélancolie. Enfin, il y a aussi le titre de l’album, Consolamentum. Cela désigne les derniers sacrements administrés aux mourants, ainsi que le passage dans l’haut-de-là. Ça m’est l’emphase sur l’idée du voyage, mais aussi du Purgatoire.  

Célia : Je tiens aussi à préciser qu’on a beaucoup travaillé sur le coté humains des personnages qu’on a mis en scène, à travers les douleurs et les névroses qui peuvent persister au-delà de la Mort. Comme si les gens venaient à répéter un schéma à l’infini. La frontière entre le réelle et le fantastique est alors très fine.  

Le nom du groupe fait aussi référence au travail méticuleux que vous avez porté à la lumière… 

Mathias : Tout le mérite revient à Grégory Morin et Clément Kirche. Nos intentions étaient différentes selon les portraits. Ceux de la vieille dame atteinte d’Alzheimer et du boxeur sont sujets à un éclairage assez naturaliste. Puis il y a des choix artistiques plus fantastiques et gothiques. Notamment la scène où l’héroïne Sarah va vers le phare.  

Corentin : Il faut aussi souligner qu’on s’est posé la question : “comment créer des images intemporelles ?”. C’est vrai que la notion du temps qui passe nous anime tous. C’était l’occasion d’y faire écho. En regardant le clip, on ne sait pas trop en quelle année on se situe. En réalité, nous sommes très influencés par cette esthétique, ces images contemplatives en noir et blanc. Ça justifie ce caractère « hors du temps ».  

« On s’est posé la question : “comment créer des images intemporelles ?”. (…) En regardant le clip, on ne sait pas trop en quelle année on se situe. »

Cette lumière est très symbolique, notamment grâce au phare.  

Corentin : C’est vrai que cette scène présente un personnage clef de l’histoire : le passeur. Mathias me disait qu’il y a trois types de phares. Il y a les phares de Paradis, qui sont rattachés à la terre. En opposition avec les phares d’Enfer qui au large perdu en mer. Puis il y a les phares purgatoires, qui se situent entre les deux. Et ici, tu retrouves un phare au large mais rattaché à la terre par une digue. L’océan semble donc être le moyen d’arriver au purgatoire…  

Matthias : Le passeur avec ce geste de baptême sur la mère, reverra celle-ci vers sa fille, dans les abysses. C’est de l’ordre du symbolique.   

Célia : Cela s’inspire des religions et des mythologies sans pour autant y aller. On n’avait pas envie de rentrer dans ces thématiques, afin des laisser aux gens une plus grande marche de manœuvre dans leurs interprétations.  

Mais alors, comment la musique embrasse-t-elle l’image ?  

Matthias : Jusqu’à la dernière étape, il est délicat de savoir si nous allons dans la bonne direction. A la dernière minute on se dit : “merde, il ne faudrait pas faire un rituel avec des toges ?” (Rires). Mais, finalement, on se rappelle toujours qu’on aime le groupe avant tout. On a épluché toutes leurs interviews, on a regardé Vampyr, le film dont ils ont proposé un ciné-concert il y a quelques années. C’est une musique tellement parlante et qui va piocher dans plein de styles différents. On a essayé de s’imprégner de l’œuvre du groupe autant que possible.  

Mais tu vois, on est aussi très inspiré par le cinéma de l’Est. À savoir, de Tarkovski notamment. Le cinéma asiatique et russe ont une façon de cadrer, monter et filmer différente à celle de France ou des États-Unis. Là, nous sommes plus dans des images intemporelles, des plans longs… Je pense à la scène où une jeune fille est étendue sur un tapis au milieu d’une pièce. Ça, par exemple, c’est une référence à Tarkovski, qui propose une scène de lévitation dans le miroir. Dans son ascension, elle arrête le temps.

Corentin : Year Of No Light propose une musique très introspective sur laquelle on aime se prendre la tête. Le processus d’écriture s’est fait en collaboration avec le groupe. Ça nous a permis de mettre en exergue les valeurs, les codes, les messages qui le groupe veut renvoyer avec leur musique. En ce sens, l’image vient catalyser leur son.  

 « Year Of No Light propose une musique très introspective sur laquelle on aime se prendre la tête »

Par ailleurs, il y a eu un virage de dernière minute dans la scène jouée par Nils L.L..  

Célia : Nous voulions initialement faire de Nils un alcoolique qui buvait sans cesse, en proie à son addiction. Mais il est arrivé avec une cinquantaine de ses œuvres. Et on s’est dit “oui c’est ça qu’il faut faire”. Il y a un eu moment incroyable d’euphorie et de frénésie ; on a accroché ses travaux sur les murs, afin d’exprimer la même idée, mais sous un autre angle. Finalement, la frontière avec le réel est encore amincie, puisque Nils ne joue pas un rôle, mais plutôt son personnage de la vie quotidienne. Il est arrivé inconsciemment avec une proposition artistique. Et finalement, chaque portrait a suivi un chemin similaire.  

Matthias : En effet, chaque personnage a été choisi, car il incarne dans la vie courante une émotion singulière. Je pense notamment au chanteur de FangeMatthias Jungbluth, qui interprète le boxeur. Et lorsqu’on connait ses prestations scéniques, on se rend compte que ce rôle était taillé pour lui. Et pour revenir à Nils, lui, il peint tout le temps, comme s’il était dévoré par son art.  

La scène avec Lydie Michel, la femme qui se maquille, est aussi riche en émotions.  

Matthias : Le rôle est à contre emploie total. Elle se maquille alors qu’elle est aveugle. La scène devient alors glauque, c’est l’enfer sur Terre. 

Célia : C’était tellement intense, que je n’ai pas pu retenir mes larmes.  

La frontière entre la fiction et la réalité est donc poreuse. Ce qui met aussi en relief tout le propos du court-métrage.  

Matthias : Tout à fait, d’autant plus que Grégory Morin est cadreur pour des documentaires. Il y a donc une approche très témoin de l’image. Le réel l’intéresse énormément. Par conséquent, il nous a totalement sortis de notre zone de confort. Au départ, on voulait faire des grands « travellings » comme dans les clips de « The Blaze », notamment. Lui nous a dit : “Non, on va arrêter les conneries de ‘hipsters’ – on va filmer du réel !”. Et cette façon de fonctionner a donné lieu à des plans plus longs, plus contemplatifs, auxquels nous n’avions pas pensé.  

Corentin : Il y a une anecdote qui fait écho à ta question. La petite fille que l’on voit dans le clip est la vraie fille biologique de Grégory, notre cadreur. Toutes ces séquences, tournées sur la plage dans un style « caméra Super 8 », sont finalement des instants intimes entre son père et sa fille. Et de notre part, il n’y avait aucune idée de mise en scène, mais beaucoup de spontanéité et de sincérité dans l’action. Notre rôle de metteur en scène était presque effacé sur cette séquence.  

J’ai tendance à dire que les gens ont pris l’habitude d’entendre la musique plus qu’ils ne l’écoutent réellement. Vous pensez que c’est la même chose avec le cinéma ?  

Célia : C’est totalement vrai. On est constamment bombardé d’image. Que ce soit le cinéma, les clips, les séries… Je pense que Tik-Tok est vraiment le porte-étendard de tout ça ! Ça défile sans cesse, et nous sommes assommés par les quantités astronomiques de vidéos. On ne regarde plus, on se contente de voir. Regarder un film, c’est aussi le questionner : pourquoi telle lumière, tel angle, et ainsi de suite.    

Matthias : J’irai même plus loin en disant que la musique ça se regarde. Il y a une telle profusion d’images associées à la musique. Et je pense regarder en sommes autant de films que de clips, d’artworks… Les images ont perdu leur pouvoir de fascination. À force d’en voir constamment, elles ne dérangent plus, ne s’exprime plus avec vigueur, ne surprennent plus. Faire des images qui ont du sens dans la construction d’une histoire n’est pas un lieu commun. Aujourd’hui, nous sommes tous aptes à filmer via nos smartphones. Mais créer une image qui hante, heurte et habite le spectateur, c’est beaucoup plus difficile. 

« Aujourd’hui, nous sommes tous aptes à filmer via nos smartphones. Mais créer une image qui hante, heurte et habite le spectateur, c’est beaucoup plus difficile »

Mathias, tu as employé un mot assez fort “fascination”. Est-ce que tu penses alors que les images ont un caractère « sacré » ?  

Matthias : Absolument ! Par exemple, Le film Vampyr sur lequel Year Of No Lighta travaillé, a été réalisé par Carl Theodor Dreyer, un cinéaste dit “du sacré”. Tu peux regarder leurs films, enlever les dialogues, et comprendre ce qu’il s’y passe quand même. Ces réalisateurs ont donné une puissance absolue, infinie et intemporelle à leurs images.  

Corentin : J’aime l’idée de filmer le quotidien en le sacralisant. Comme poser une image, un regard, une esthétique sur un fait commun que l’on voit tous les jours. Rendre ce qui semble banal en un objet de contemplation. 

Le clip est truffé de références volontaires ou non au cinéma. Pour les cinéphiles et les curieux, donnez-nous des angles de recherches ! 

Corentin :  Il y a une grosse influence du clip le vent nous portera de Noir Désir (Rires). Mais plus sérieusement il y a une grosse influence de Bellatar et Tarkovski. Je dirais aussi à titre personnel, David Lynch… Il propose des niveaux de lectures assez nombreux. Et j’aime envisager l’idée que les interprétations soient plurielles.  

Matthias : On s’est aussi inspiré d’Insidious et The Conjuring, qui sont les films d’horreur les plus terrifiants que j’ai vus récemment ! Corentin évoquait Bellatar, et je fais souvent sa pub auprès des metalleux. Il a une approche qui parlera sans doute aux auditeurs de Black Metal… J’ai regardé il y a peu le Tango de Satan, un film de presque sept heures et demie qui raconte l’histoire d’un village au bord du gouffre. Et, en l’occurrence, ça procure la même sensation qu’écouter un album de Black Metal bien sombre et malsain.   

Célia : Je pense qu’il ne faut pas non plus oublier le cinéma expressionniste dans lequel la lumière a une place majeure !  

Quels sont vos projets à venir ?  

Matthias : Je travaille sur la sortie d’un documentaire, à propos du festival Les Feux de Beltanes, qui s’intitule Nous Sommes Les Nouvelles Chimères.  Il devrait voir le jour en fin d’année, et nous essayerons de faire quelques projections en festival et autres. Et avec Célia, on a écrit un court-métrage, une sorte de comédie « gore » qu’on aimerait tourner cet été. Ça s’intitule Le Charme Discrets Des Sirènes Mourantes…  

Célia : J‘ai vraiment hâte de bosser ce projet. Pour ma part j’ai deux clips en préparation qui devraient paraitre en septembre. Et à côté de ça, je suis vraiment investi dans la photo. 

Corentin : Je vais accompagner Mathias sur Nous Sommes Les Nouvelles Chimères. Mais, à titre personnel, beaucoup de photos aussi !  


YEAR OF NO LIGHT, LE CASTING DE « RÉALGAR », C’EST :

Camera Operators : Valentin Clémot, Valentin Aviron & Alexis Lancien

Production Manager : Valentin Clémot Production Assistant: Marine

Florenty Make Up Artists : Chloé Bonnissent & Lea Entremont Mask

Designer : Benjo David Visual FX Supervisors: Chloé Canevet & Liv Weiss

Editors : Corentin Schieb & Mathias Averty

Catering : Florian Besnard On Set

Photography : Célia Le Goaziou & Corentin Schieb

Making-of : Valentin Clémot

Coaching : César Boucheton

CASTING

Mother : Sarah Reyjasse

Daughter : Ondine Morin

Masked Death : Valentin Aviron

Wayfarer : Emmanuel Buffet

Burned Woman : Lucile Lejoly

Boxer : Matthias Jungbluth

Lantern Lady : Amélie Le Kernec

Painter : Nils L.L.

Crooked Dreamer : Luperkahlia / Eva Léger

Blind Artist : Lydie Michel / Cherry 

Depressed Worker : Maxime Croyal 

Old Widow : Colette Rambaud 

A propos de l'auteur

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

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