Devons-nous encore présenter At The Gates ? Féroce porte-parole de la scène Death Metal suédoise, plus précisément celle de Göteborg, la formation nous a régulièrement prouvés qu’elle ne voulait pas se cantonner au simple Death mélo qui tâche depuis son retour sur les planches en 2010. Alors il n’est guère étonnant qu’elle nous revienne cette année avec un album encore plus surprenant que To Drink from the Night Itself : c’est The Nightmare of Being, un opus philosophique que nous avons décortiqué en compagnie de Tomas Lindberg, son chanteur.

Propos de Tomas Lindberg (chant) recueillis par Axl Meu


Salut Tomas, comment te portes-tu malgré la crise actuelle ? 

Eh bien, c’est bizarre, mais je dois dire que je m’estime pas mal  »chanceux », même si le terme n’est pas approprié vu tout ce que nous endurons au quotidien. Par chance, nous étions sur le point de nous lancer sur l’écriture du nouvel album quand la pandémie a commencé. Nous avions certes quelques concerts à donner, mais pas tant que ça. On verra quand l’album sortira, peut-être pourrons-nous enfin prendre la route ?

Tu n’as pas peur qu’il y ait une trop forte demande en concerts ? 

Il est difficile de savoir à l’avance de quoi l’avenir sera fait. On a fait de notre mieux pour « booker » le plus de dates possible pour 2022. On verra ! À partir de janvier 2022, on devrait partir en tournée. On sait que nous ne serons pas les seuls sur la route, mais bon. 

Revoilà donc At The Gates avec un nouvel album, The Nightmare of Being, un album très philosophique, ce dernier abordant la question du pessimisme…

En fait, mon souhait était que ce nouvel album puisse présenter cette philosophie. Les membres d’At The Gates ne sont pas devenus des gars pessimistes, non, loin de là. Avec The Nightmare of Being, nous voulions juste présenter une pensée philosophique, celle du pessimisme, sans forcer qui que soit à adopter notre opinion. At The Gates n’a jamais été ce genre de groupe à dire comment penser, comment se comporter. On présente juste des idées, et on laisse à nos fans le plaisir de les approprier s’ils veulent ou pas. 

Pourquoi, à ce moment précis de votre carrière, avez-vous décidé d’aborder cette thématique ? Je veux dire. D’apparence, le sujet a l’air facile d’accès, or, il ne l’est pas quand on y s’attarde. 

Moi-même je suis amateur de philosophie, mais quand il s’agit d’en parler, c’est une tout autre histoire ! (Rires) Je voulais juste voir où ma curiosité me conduirait… Beaucoup ont des idées préconçues au sujet de cette philosophie pessimiste, comme quoi elle ne serait l’affaire que de dépressifs, de ces gens qui voient le verre à moitié-vide. Mais non. C’est bien plus que ça ! Le pessimiste regarde le monde avec un regard averti, contrairement à l’optimiste qui, un jour ou l’autre, finira par être déçu. Au fil de mes recherches, je me suis rendu compte que cette thématique se fondait bien dans le Death Metal, raison pour laquelle nous avons décidé d’en faire un album… 

Le pessimiste verrait-il le monde comme il faudrait le voir ? 

Je ne sais pas. C’est difficile à dire. C’est selon la sensibilité de chacun. Les êtres humains, pour avancer, ont besoin de croire en quelque chose, de se divertir, et ainsi de suite. C’est un des fameuses mécaniques de la défense. Finalement, on comprend vite que l’homme a créé toutes ces distractions pour ne pas penser au pire. Finalement, ce qui fait la force du pessimiste, c’est qu’il est conscient de tout ça. Et ça prend son sens en ce moment, avec la crise sanitaire. Les gens n’ont cessé de créer pendant la pandémie. L’art en a été le parfait échappatoire. L’art nous a permis de nous enfermer dans une bulle et de penser à autre chose. En ce qui me concerne, ça m’a permis de ne pas trop penser au pire. En tout cas, je suis conscient que ça a fait l’effet d’une thérapie sur moi. Il a le pouvoir de rendre les choses plus facilement encaissables. 

Pendant la conférence de presse que tu as animée en avril dernier, tu as fait allusion à un philosophe, Thomas Ligotti. 

Oui, voilà. Il fait partie des auteurs que j’ai découverts en me renseignant. Bien sûr, à l’école, on nous oblige à lire les classiques de Schopenhauer, mais moi, de mon côté, j’ai voulu aller plus loin. Je suis curieux, tu sais ! (Rires) 

« Beaucoup ont des idées préconçues au sujet de cette philosophie pessimiste, comme quoi elle ne serait l’affaire que des dépressifs, de ces gens qui voient le verre à moitié-vide. Mais non. C’est bien plus que ça » !

Il semble que tu as travaillé avec Eugene Thacker pour certaines paroles de l’album. Explique-nous ça ! 

Oui, voilà. Eugene Thacker est un professeur de philosophie très réputé aux États-Unis. Une des références en la matière quand il s’agit de parler de « pessimisme ». Et il se trouve que son nom revenait sans cesse dans mes lectures. Pour en savoir plus, je l’ai tout simplement contacté par e-mail. Je voulais tout simplement échanger avec lui, savoir si je faisais fausse route ou pas. Il a aimé, et je lui ai naturellement demandé si ça l’intéressait de participer à l’écriture de l’album. Finalement, nous avons écrit une chanson ensemble, c’est « Cosmic Pessimism », en référence à son ouvrage du même nom. Je n’ai rien changé. Ses parties étaient tout simplement parfaites ! 

Musicalement parlant, on sent que At The Gates a pris le goût de l’expérimentation sur cet nouvel album. Je dois avouer que j’y ai trouvé un petit côté King Crimson sur le morceau « Garden Of Cyrus »… Si je ne me trompe pas, c’est votre performance dans le cadre du Roadburn Festival en 2019 qui vous a encouragés à prendre cette voie.

Nous avons toujours été fans de musique expérimentale. Bien sûr, quand nous étions gamins, nous adorions écouter tous ces groupes qui faisaient du bruit, le maximum de bruit, mais nous n’avions jamais rechigné notre penchant pour les musiques progressives. Nous adorons King Crimson, Goblin… Tous ces groupes là… Mais à l’époque, nous ne savions pas comment incorporer ces sources d’inspiration à notre musique sans tordre l’identité du groupe. À l’époque du Roadburn Festival, nous avions déjà commencé à composer l’album, mais je dois avouer que cette performance au Roadburn, au cours de laquelle nous avions invité un tas de guests, nous a fait réaliser que nous devions continuer ainsi. Nos fans étaient curieux, nous devions tout simplement prendre notre courage à deux mains et le faire.

Quelques mots sur les parties de saxophone assurées sur « Garden Of Cyrus » ? 

Le Metal est considéré comme une musique très stricte, avec ses codes, ses textures qui, généralement, vont droit au but. Et ce n’est pas tous les jours que l’on retrouve des parties de saxophone dans un album de Metal, en mode « freestyle ». C’était un sacré challenge de les incorporer à notre musique. Et pourtant, ça l’a fait. Nous avons fait appel à Anders Gabrielson, le même qui joue sur l’album solo d’Anders Bjöler, notre ancien guitariste. Il est arrivé au studio, les mains dans les poches, et une vingtaine de minutes après, c’était dans la boîte. Après, il ne vient pas de nulle part… Il a majoré à l’université d’improvisation de Jazz. Rien à voir avec nous, donc ! 

Quid des parties classiques sur « The Fall Into Time ». Ce sont des vraies parties ? 

Nous avons fait appel à dix personnes pour la chorale, la même que pour l’album To Drink From The Night Itself. Ça faisait un moment que Jonas Björler était intéressé par l’idée d’arranger de la musique classique. Et il s’est vraiment améliorer dans le domaine, et nous voulions inclure tout ça, autant que possible dans la musique d’At The Gates. Chaque instrument dégage une émotion particulière, etc… J’adore les flûtes sur « Touched by the White Hands of Death ». Elles ajoutent clairement de la profondeur au morceau. 

The Nightmare of Being est le deuxième album sur lequel figure Jonas Stålhammar. Qu’a-t-il concrètement apporté à celui-ci ? 

Je pense que ce n’était pas facile pour lui d’arriver dans ce groupe en 2017, sachant que nous existons depuis tellement d’années. Après, c’est un compositeur de talent, il excelle dans ses autres projets. Mais je pense que ce n’était pas encore le moment pour lui de composer sur l’album. Jonas et moi-même nous en sommes occupés. Néanmoins, nous avons tout de même beaucoup pensé à lui, surtout pour les parties plus « Prog ». Tout de suite, il s’était montré enthousiaste à l’idée de jouer dessus. Peut-être qu’à l’avenir, il sera amené à contribuer davantage. Mais là, ce n’était pas le moment. Comprendre le fonctionnement d’un groupe aussi vieux qu’At The Gates, ça prend du temps. Ça ne se fait pas du jour au lendemain. 

Le prochain album d’At The Gates sera-t-il aussi surprenant que celui-ci ? 

Sans doute, je ne sais pas ! Peut-être que nous reviendrons au Death Metal classique, direct. Et là, nous créerons une nouvelle fois la surprise. De toute manière, un album reflète toujours ce qu’un groupe est à un moment donné de sa carrière, comme une photographie. The Nightmare of Being nous a permis d’essayer de nouvelles chose. Peut-être devrions-nous pousser davantage ces nouvelles idées dans le prochain album. Après, nous ferons en sorte de toujours nous-mêmes. At The Gates fera toujours du At The Gates, quand bien même le contenu sera amené à évoluer. 


At The Gates, c’est : 

Jonas Björler : Basse 

Adrian Erlandsson : Batterie

Tomas Lindberg : Chant 

Martin Larsson : Guitare

Jonas Stålhammar : Guitare

Discographie : 

The Red in the Sky Is Ours (1992) 

With Fear I Kiss the Burning Darkness (1993) 

Terminal Spirit Disease (1994) 

Slaughter of the Soul (1995)

At War with Reality (2014)

To Drink from the Night Itself (2018) 

The Nightmare of Being (2021) 

A propos de l'auteur

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

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