Du Black Metal à Galilée, il n’y a qu’un titre : « Sidereus Nuncius ». Et c’est ainsi que s’intitule le dernier méfait d’Hegemon. Pilier du Black français, le groupe n’a de cesse de surprendre par son approche ambitieuse de la musique. Comment s’est construite une telle pièce ? Comment la comprendre ? N et A nous ont donné quelques clefs.

Propos de A. (Basse) et N. (Chant) recueillis par Thomas Deffrasnes 


Du Black Metal à Galilée, il n’y a qu’un titre : Sidereus Nuncius. Peux-tu m’en dire plus ?

N (chant) : Cet ouvrage est une sorte de porte d’entrée à notre univers et à celui de Sidereus Nuncius. Il ne s’agit pas d’un concept-album sur le pamphlet de Galilée. Nous nous servons juste de ce titre pour donner chair à nos thématiques. L’humanité est un virus minable. Nous élever au niveau cosmique nous a permis de prendre plus de recul vis à vis notre sujet de préoccupation, contrairement à nos précédents albums qui étaient peut-être un brin plus terre à terre.

Cela dit The Hierarch (2015) et le morceau « La mélancolie de l’abîme » se prenaient déjà cette direction. Nous ne faisons que poursuivre notre constat de l’état du monde et de la race humaine. De plus, le fait que Galilée a failli perdre la vie à cause de livres qui ne font que relayer la vérité « selon l’Église » nous a conforté dans nos revendications.

Présentez-nous cet album dans sa composition. 

N : Il a été composé par A et F. Ensuite, je m’inspire de la musique pour les textes et le chant. Tout a été fait avant la pandémie. Seules les différentes sessions d’enregistrement ont eu lieu entre les confinements successifs.

Ensuite, nous avons tout simplement continué d’explorer nos thématiques propres, à savoir le chaos généré par l’homme depuis toujours. Au départ, nous voulions combattre le chaos, à travers les religions, les institutions, la morale, mais nous faisions fausse route depuis le début. Le chaos est une source de création, si ce n’est LA source de création.

Du plus profond de l’atome à la plus grande formation nébulaire, tout est régi par le chaos. Nous avons voulu éradiquer cette part d’ombre en nous au lieu de vouloir le dompter, l’accepter et vivre avec. Maintenant il est évident que cela nous a rendus fous, frustrés, complètement perdus. Cette façon d’appréhender le monde et l’univers qui nous entoure a scellé notre destinée.

Par ailleurs, l’ordre des titres n’est pas anodin. 

N : Tout à fait ! Ces thèmes se développent au fil de l’album, dans un ordre cohérent, mais aussi dans un suivi philosophique, cela dit, sans prétention aucune. Pour te donner une idée du lien qui existe entre toutes les parties de l’album, disons que « Heimarménè » parle de l’absence de prédestination, mais de l’existence réelle du destin. Mais ce destin n’est que la résultante des actions prises dans la vie de chacun. Tout ce qui t’arrive n’arrive que par tes choix précédents. Causes et effets en somme. Ensuite, « Mellonta Tauta » évoque l’inévitable qui arrivera dans un futur proche… Et ainsi de suite jusqu’au dernier morceau, « Your Suffering, My Pillars ». Mais à vous de vous laisser emporter dans une réflexion personnelle… Ou pas.

Des langues mortes telles que le latin animent ce disque. Comment justifie-tu cet intérêt ?

N : Utiliser des langues mortes est un moyen pour nous d’illustrer le présent, d’illustrer le fait que de tout temps – depuis que l’homme écrit – il consigne ses atrocités et ses erreurs. L’homme a procédé aux pires exactions, et cela toujours au nom d’une cause ou d’une force soi-disant supérieure. Ensuite, j’avoue avoir une fascination certaine pour le langage et ses origines. Et cela nous sert à montrer que cela fait des milliers d’années que l’homme fait de la merde. Et qu’il s’en vante surtout. De plus, nous utilisons en premier lieu le sens de ces locutions que nous employons. Le sens est primordial, le fond avant la forme.

Chez Hegemon, c’est le fond qui donne la forme et pas l’inverse, cette authenticité nous est chère. C’est peut-être rien pour beaucoup, mais pour nous c’est une condition « sine qua non » à la création. Je découvre ces locutions, latines, grecques, sumériennes, égyptiennes, akkadienne, babylonienne au cours de mes lectures et recherches historiques, philologiques et scientifiques. Je les recueille quand elles font écho à notre propos et quand elles s’intègrent parfaitement à tel ou tel morceau. Un peu comme avec les samples de films que nous utilisons d’ailleurs.

L’occultisme, le rapport au pouvoir, au divin, l’aveuglement des hommes sont des thématiques abordées dans vos textes. J’imagine que ces idées s’inspirent de la vie quotidienne, de l’actualité, de vos lectures et apprentissages…  

N : Oui, c’est exactement ça. Je ne peux écrire que sur ce que je ressens, sur ce que je vis, sur ce qui me touche d’une manière ou d’une autre. Quelle que soit l’émotion générée : colère, révolte, insoumission, tristesse profonde ou autres, j’ai besoin de la cracher. Je ne dis pas que je suis dans le vrai, que ce que nous racontons est la vérité. Sinon nous serions nous même dogmatiques. Nous sommes sincères et honnêtes, a minima. Mais ce sont vraiment mes aspirations et inspirations qui transpirent dans les textes. A et F mettent toute leur colère et tout leur ressenti dans la musique, moi dans les textes et les idées qu’on développe. Mais nous ne prétendons pas révolutionner quoi que ce soit, ni avoir une réponse. Non. Nous ne faisons que faire des constats et poser des questions. Mais quand tu vois le monde tel qu’il est actuellement, sa course vers l’effondrement global et le comportement de l’homme en général, je ne vois pas en quoi nous devrions nous réjouir.

Hegemon a toujours été connecté avec le monde qui l’entoure, même si nous avons toujours utilisé le prisme du passé pour décrire notre contemporanéité. La stupidité crasse de notre espèce est une source intarissable d’inspiration. Et rassure toi, je m’inclus évidemment dans le lot. Nous ne sommes même pas dignes d’un virus ou d’une maladie, et nous nous croyons au sommet de toute chaîne. Pathétique… Tout ce rapport au divin qui a miné l’humanité est une vaste farce. La religion a détruit la spiritualité. Ceux qui ont le pouvoir n’ont que faire de cette spiritualité, seule leur existence et leur puissance compte. Et nous, humains, on est parti à l’abattoir dès qu’on nous l’a demandé comme des pauvres cons endoctrinés que nous sommes.

Regarde, même dans la scène Black Metal les gens, pour la plupart, pas tous heureusement, se conforment à des dogmes. Il faut sonner comme ceci, ou être comme cela, être sataniste pour être un vrai, bref suivre une loi ! Mais quelle merde ! Aucun dogme ! Aucune loi ne devrait régir la création, personne ne devrait se poser en prophète des choses à faire ou à dire, encore moins dans la scène. Nous ne sommes pas simplement dans une opposition, adolescente et stérile, à tout et à rien. Détruire oui, mais pour construire quelque chose de nouveau. Mais il est déjà trop tard à notre sens. Nous cherchons du sens, un sens, une quête de ce que pourrait être la réalité des choses, la vérité… Mais là aussi, tout est relativement subjectif puisque nous analysons tout de notre propre point de vue, qui est forcément partial et biaisé.

« Utiliser des langues mortes est un moyen pour nous d’illustrer le présent, d’illustrer le fait que de tout temps – depuis que l’homme écrit – il consigne ses atrocités et ses erreurs. L’homme a procédé aux pires exactions, et cela toujours au nom d’une cause ou d’une force soi-disant supérieure. »

Ce qui fait la force d’un tel album, ce sont ses atmosphères, mais aussi ses rythmiques, par exemple sur le superbe « Mellonta Tauta ». Comment la batterie a été abordée sur cet album ? Il y a beaucoup de contretemps qui font le meilleur effet.

A : La composition sur cet album s’est faite comme à l’accoutumée. En effet, F et moi composons et « maquettons » quatre morceaux chacun que nous envoyons aux autres membres. N va chercher ses textes et AD va adapter et améliorer les parties de batterie programmées. C’est un processus assez long, car nous sommes tous à distance les uns des autres, mais peu importe, l’essentiel était d’arriver à des morceaux cohérents avec la patte de chacun. Concernant les mesures asymétriques ou les contretemps dans l’album, c’est une constante chez nous. Il est important, me semble t-il, de proposer des chansons avec des structures et des atmosphères travaillées. Les morceaux sans surprise, avec quatre plans en 4/4, où tu connais déjà la suite sans même ne jamais l’avoir entendue, ce n’est pas pour nous…
 
De nombreux éléments extra-musicaux piquent ma curiosité. Par exemple, pouvez-vous nous en dire plus sur les insertions sur « Black Hole Womb » ?

A : Les éléments auxquels tu fais allusion font partie des gimmicks du groupe depuis ses débuts. Inclure des samplers de films nous permet d’enrichir les atmosphères et d’apporter une dimension supplémentaire. Je ne te dirai ni l’origine du sample de « Black Hole Womb », ni ce qui est dit. Le but étant de garder le mystère. Seul petit indice : c’est une scène d’interrogatoire ou des inquisiteurs questionnent un possible « sorcier »…
 
L’artwork reste fidèle aux précédents. C’est une œuvre qui se place entre le cauchemar et l’abstrait. Bien souvent, on laisse le droit à l’auditeur de se faire son idée sur ce qu’il voit. Cependant, j’aimerais savoir ce que vous y voyez vous.

N : Si je réponds, je dévoile son sens puisque David Thiérrée l’a réalisée selon nos directives. En tout cas, en ce qui concerne l’idée générale. Il a bien entendu mis son grand talent de sorte à rendre cette œuvre aussi puissante. Bravo et encore merci à lui au passage. En gros, cette tour représente le dernier « Dieu » à vénérer et tout ce que l’humanité révère désormais – tout ce qui le réduit en esclavage -, à savoir le pouvoir, la religion, l’argent, le consumérisme, l’égocentrisme, la cupidité et la bêtise.

Et ce « Dieu », créé de toutes pièces par l’homme, continue dans ses derniers soubresauts à appâter et à attirer vers lui tous les esclaves volontaires qui sont prêts à vivre à genoux pour une miette de paradis, de rédemption, de confort matériel… Et ce dieu ultime n’est rien d’autre que l’humanité elle-même, qui dans sa décadence ridicule s’autocélèbre et s’autovénère… On arrive vraiment au bout du bout !

A : De mon côté, sans exprimer ce que je vois dans cette pochette, je dirais qu’il y a un lien, volontaire ou pas avec la pochette de Costin sur The Hierarch. En effet, sans vraiment donner d’indices, on trouve plusieurs éléments récurrents dans les deux dessins qui font parfaitement le lien. À vous de trouver…

J’imagine que les processus de composition et d’enregistrement se sont adaptés vu le contexte sanitaire…

A : Bizarrement, le contexte sanitaire n’a pas trop affecté l’enregistrement ou la composition de l’album. Nous avons composé l’album entre 2017 et 2019, en plusieurs étapes. Chaque instrument a été enregistré séparément, à différentes périodes, sur un an environ, entre chaque confinement et selon les restrictions. Notre second guitariste étant producteur, nous n’avons pas rencontré trop de problèmes.
 
Vous êtes désormais chez les Acteurs de L’Ombre Productions. Qu’est-ce qui a motivé cette collaboration ? 

N : Nous n’étions plus en contrat avec Season of Mist, et Les Acteurs de l’Ombre Productions nous a contactés au moment où nous commencions à préparer l’album. Ils nous ont proposé une offre très correcte et on a dit « oui ». On n’a pas trop réfléchi et tout s’est fait assez naturellement. On ne réfléchit pas beaucoup. Les choses viennent et on les prend. Travailler avec Season of Mist a été très bien, et bosser avec Les Acteurs de L’ombre Productions l’est tout autant. Cette structure est même parfaite pour nous. Ses représentants font un super boulot et sont motivés. Et puis tu sais, Hegemon n’est pas un groupe « bankable », et se retrouver sur un label « underground » aussi dynamique est parfait pour nous.

L’expérience de la scène est de nouveau envisageable. Comptez-vous à votre tour nous présenter votre travail en live ?

A : Comme dit précédemment, nous habitons tous loin les uns des autres, et il est difficile de nous retrouver pour répéter et jouer ensemble. Bien sûr, nous avons envie de présenter et de défendre notre album sur scène. Nous envisageons donc de nous retrouver en début d’année prochaine afin d’être prêts pour mi-2022. D’ici là, le monde peut s’effondrer…

En tant que groupe ancré dans le paysage Black Metal français depuis déjà bien longtemps, quel regard portez-vous sur la scène Black Metal française ? 

A : Je ne suis que très peu la scène Black française, hormis des groupes comme Seth ou Blut Aus Nord, donc je ne pourrais pas trop en parler. Par contre, concernant l’évolution du Black Metal en général, j’y vois du bon et du moins bon. En effet, cette musique que j’ai connue il y a 25 ans, a, certes, évolué techniquement et professionnellement, mais a largement perdu son âme. Je m’explique. À l’époque des premières sorties de groupes Black, même les « Death Metalleux » voyaient d’un mauvais œil ce style « sale », avec un son « cradingue » et les « piètres musiciens » qui en étaient les auteurs.

Le Black Metal était réservé à des initiés et les ambiances distillées par ces groupes étaient totalement novatrices et uniques. Chaque album avait une aura particulière et le manque d’informations sur les groupes et leur provenance créait quelque chose de vraiment intriguant et magique. Aujourd’hui, c’est une musique qui ne fait plus peur à grand monde, qui est rentrée dans un système balisé, presque commercial. C’est sûrement ça que je regrette le plus, la mise en lumière d’un style qui aurait dû, par essence, rester dans l’ombre…

N : Aucun. On a toujours regardé la musique à l’international, sans se soucier des frontières ou origines. On s’en tape.


Hegemon, c’est :

Δ : Guitare, cornemuse

A. : Basse

Φ : Guitare

N. : Chant

ΑΔ : Batterie

Discographie :

Chaos Supreme (2000)

By This, I Conquer (2002)

Contemptus Mundi (2008)

The Hierarch (2015)

Siderus Nuncius (2021)

A propos de l'auteur

Rédacteur en chef d'Heretik Magazine

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.