MISANTHROPE
- Axl Meu
- 27 juil.
- 8 min de lecture
À l'occasion de la sortie du 11ᵉ album de Misanthrope, nous avons eu l'honneur incommensurable d'échanger avec S.A.S de l'Argilière. Un échange riche où a été évoqué à la fois de l'actualité brûlante, à savoir la sortie d'Embrasement, unanimement salué par la critique sur des sujets un peu plus profonds, étroitement liés avec l’univers riche de Misanthrope.
Par Théophile Dumont
Avant d'entrer dans le vif du sujet, il me semble important de prendre de vos nouvelles en tant qu'individus. En particulier celles de Gaël, atteint de la maladie de Parkinson. Comment va-t-il ?
Oui, Gaël a repris une vie normale et ses cours de batterie. C'est le batteur le plus courageux : il se soigne et prend soin de lui. D'ailleurs, nous devrions tous prendre soin de nous, au lieu de traverser cette vie à 100 km/h, dans ce monde de fous.
Embrasement, votre nouvel album, est sorti en mai et a reçu un accueil excellent. Ce démarrage est-il à la hauteur de vos attentes ?
Dans cette passion dévorante, nous donnons tout sans rien attendre en retour. L'album ne nous appartient plus une fois qu'il est sorti : il vous appartient. Donc oui, nous sommes submergés par l'émotion devant cette farandole de chroniques dithyrambiques. C'est extraordinaire d'avoir autant de retours positifs… Nous avons même été dépassés par les événements, pour être honnêtes. Les deux mois de précommandes et le mois de la sortie ont été infernaux, denses, marqués par une surcharge de travail, de promotion et d'émotions. Nous ne nous attendions pas à un tel engouement. C'était gargantuesque.
Onze ans séparent l'enregistrement d'ΑXΩ de celui d'Embrasement. Est-ce une période d'incubation à laquelle il va falloir s'habituer ? Plus largement, comment se déroule le processus d'écriture au sein du groupe ?
Oui, 11ᵉ album, 11 années entre les prises du précédent et un titre de 11 lettres… Pour le douzième, si nous gardions ce concept et qu'il fallait attendre 12 ans, ce serait en 2036 et j'aurais 66 ans. (Rires). Rassure-toi, ce rythme n'est pas défini. Nous avons commencé à écrire les musiques fin 2022. Jean-Jacques Moréac a proposé la première composition ; comme souvent, il est notre chef d'orchestre. Puis Anthony Scemama en a proposé une seconde, puis à nouveau Jean-Jacques, puis Anthony, puis encore Jean-Jacques. En avril 2024, nous nous sommes retrouvés tous les trois, Jean-Jacques, Anthony et moi, avec nos guitares, afin de composer ensemble. Nous avons mis en concordance les riffs et les structures des six morceaux suivants. Nous étions donc à cinq plus six : onze titres, parfait pour notre onzième album. Mais l'inspiration a continué d'arriver à grands jets : trois autres titres sont nés sans prévenir durant l'été 2024. Pendant ce temps, Gaël Féret a composé toutes ses parties de batterie et nous avons réalisé les maquettes de l'ensemble des morceaux.
À l'été puis à l'hiver 2024, j'ai enregistré la version anglaise — uniquement les voix — de Conflagration. En janvier 2025, nous sommes entrés au Studio Henosis pour enregistrer les batteries, puis les voix françaises d'Embrasement, avant les basses, les guitares et les solos.
À l'été 2025, toutes les parties Metal étaient enregistrées. Ensuite, Jean-Jacques, Anthony et notre ingénieur du son, Frédéric Gervais, se sont attelés pendant cinq mois à l'écriture et à la production des orchestrations. De novembre à décembre 2025, puis en janvier 2026, Frédéric a assuré le mixage de l'album au Studio Henosis. Le mastering a été réalisé en mars 2026. Enfin, nous avons choisi une sortie immédiate, un véritable coup de poing, le 29 mai 2026. Depuis ce jour, l'album est entre vos mains.
Depuis Misanthrope Immortel, chaque sortie de Misanthrope a droit à deux versions : une en français et une en anglais. Seul IrremeDIABLE avait échappé à la règle. Cela soulève deux questions : pourquoi être revenu à ce principe ? Et, plus largement, disposez-vous aujourd'hui d'un véritable public international ? En France, on vous a notamment vus au Brutal Assault, mais il est parfois difficile de mesurer votre rayonnement à l'étranger.
Oui, nous avons un public international important, qui représente environ 25 % de nos ventes, et davantage encore de nos écoutes. Nous avons joué dans de nombreux festivals à l'étranger : le Summer Breeze, le Brutal Assault, le Resurrection Fest ou encore le Bloodstock. Nous avons également tourné en République tchèque, en Slovaquie, en Suisse, en Belgique, en Roumanie et même en Transylvanie. Je prends très au sérieux les versions anglaises et l'exportation de la musique de Misanthrope. C'est une part essentielle de notre identité et de notre diffusion.
On sera tous d'accord pour dire qu'Embrasement est marqué par son orchestration, sans doute la plus ambitieuse de votre carrière. Comment cette orientation s'est-elle imposée ? Quelles ont été vos principales inspirations ?
Oui, c'est l'album le plus orchestral de Misanthrope. Beaucoup de gens adorent Misanthrope Immortel, qui était déjà un disque orchestral très abouti et qui demeure notre plus grand succès. Pour Embrasement, il n'y a pas d'inspiration précise : c'est avant tout le travail commun de trois musiciens.
Jean-Jacques, Anthony et notre ingénieur du son Frédéric Gervais ont consacré cinq mois à l'écriture et à la production des orchestrations, une fois toutes les parties Metal enregistrées.
Je pense surtout que cette envie nous habitait depuis longtemps. Les trois albums enregistrés au Studio Davout avaient été réalisés dans un temps très limité, ce studio étant financièrement inaccessible sur de longues périodes. Au Studio Henosis, nous avons enfin pu prendre le temps nécessaire, et Frédéric Gervais nous a véritablement accompagnés dans cette direction. Embrasement devait être orchestral. C'était inscrit dans son essence dès le premier riff.

"C'est l'album le plus orchestral de Misanthrope. Beaucoup de gens adorent Misanthrope Immortel, qui était déjà un disque orchestral très abouti et qui demeure notre plus grand succès. Pour Embrasement, il n'y a pas d'inspiration précise : c'est avant tout le travail commun de trois musiciens."
En parlant d'orchestration, peut-on espérer un jour voir Misanthrope se produire sur scène dans une configuration plus symphonique ?
Non, cela me paraît inenvisageable. Nous avons déjà donné un concert accompagné d'un quatuor à cordes. Nous avons travaillé six mois pour une seule représentation. C'était une très belle expérience. Mais une formation symphonique représente au minimum quarante-cinq musiciens. Qui pourrait financer un tel projet ? Comme toujours, c'est inabordable. Je pense que beaucoup de gens ne mesurent pas le coût réel de ce type de production. Misanthrope est un groupe underground. Nous jouons une musique complexe, avant-gardiste pour certains, dans des clubs. Nous sommes indépendants, sans subventions, sans budget... mais nous sommes libres.
Le premier extrait dévoilé, « Comtesse Vampyr », apparaît en seconde moitié d'album. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que vous faites ce choix. Vos singles rencontrent pourtant un certain succès — « Névrose » approche les 140 000 vues sur YouTube. Pourquoi ne pas les placer en ouverture afin de capter immédiatement l'auditeur ?
Un album de Misanthrope se vit et s'écoute comme un tout, avec un début et une fin. « Névrose » occupait déjà la onzième position sur IrremeDIABLE. Nous voulons que les gens écoutent nos albums dans leur intégralité. Nous ne cherchons ni à appâter ni à capter qui que ce soit : nous n'avons aucun objectif commercial. Il n'existe qu'un seul objectif chez Misanthrope : l'exigence artistique.
Toute opération marketing est insignifiante à nos yeux et nous avançons quasiment sans promotion. Aucun investisseur ne se cache derrière Misanthrope. Nous existons uniquement pour nos fans et le développement du groupe se fait naturellement, sans calcul ni stratégie artificielle.
Du côté de la symbolique de l'album, on est particulièrement servis ! Peux-tu nous guider dans l'interprétation de tout cela ? Alceste, personnage récurrent de votre univers, affronte le Minotaure : faut-il y voir le symbole de l'Homme qui combat sa part bestiale ? Sur la pochette, le « M » de Misanthrope semble brisé en deux et posé sur une rapière. La liste pourrait encore être longue… Que doit-on comprendre ?
Je vous laisse trouver la réponse à l'énigme Misanthrope. Ce n'est pas à moi de fixer ce qu'il faut comprendre : je ne suis pas là pour analyser notre œuvre. Effectivement, c'est un concept qui s'étale désormais sur trente-sept ans, suivant le chemin initiatique du descendant de Molière, Alceste de Haine, réincarné en un être de chair : S.A.S de l'Argilière. C'est un voyage qui s'étend de 1666 à 2666, intemporel, impalpable, à la fois ancré dans notre monde, son Histoire, son érotisme et sa culture, mais aussi dans un infra-monde peuplé de surnaturel, d'immortalité, d'alchimie et d'occultisme, où Alceste affronte l'un des serviteurs sanguinaires du Fatalisme : le Minotaure. C'est un combat du bien contre le mal… mais pas seulement. Le « M » de Misanthrope est coupé en deux, le pont de Paris est lui aussi brisé : il y a cette idée de désintégration, d'effondrement de notre patrimoine, de la fin d'une civilisation. La modernité, ses technologies et son intelligence artificielle vont, selon moi, déciviliser notre monde, nous ramener vers l'incivilité, la barbarie et l'inculture. C'est le pressentiment que je développe depuis trois décennies : une lecture lucide, presque prophétique, d'un monde devenu futile et futuriste. Nous attendons le déluge souverain, partir pour rebâtir et tout recommencer.
Tu as révélé que Embrasement raconte la transition entre les univers de Misanthrope et d'Argile. Au-delà du récit, faut-il y voir une réflexion sur le temps qui passe et le fatalisme qui accompagne nos existences ? Je pense notamment au Diagnostic des Aiguilles.
Embrasement s'achève avec une douzième chanson, « L'Affrontement », dans laquelle notre personnage, S.A.S, est piétiné à mort. Son pronostic vital est engagé : il sombre dans un coma profond. C'est durant ce coma, alors qu'il voit la lumière s'éteindre au bout du tunnel, qu'il bascule dans l'Autre Monde, celui de la trilogie des albums d'Argile. Après avoir « bu par noyade abyssale » les eaux du Léthée, le fleuve de l'oubli, S.A.S cherche à effacer la douleur de sa séparation irréversible avec la perfide Célimène. Son rêve devient spleen et il glisse dans un infra-monde peuplé de péplums, de délires antiques, d'occultisme, de visions lucifériennes et d'un récit biblique inversé. Hypnotisé par ces illusions infernales, il avance dans un univers qui déforme peu à peu la réalité et consume son esprit.
Le temps est un pilier central de l'œuvre de Misanthrope : le temps qui s'écoule, le temps qui s'inverse, le temps qui juge. Des titres comme « Maître du Temps », ou encore l'idée de l'inversion des aiguilles, traduisent ce combat permanent entre la vie et la mort, ce grand décompte qui façonne l'existence du Misanthrope. Dans « Le Diagnostic des Aiguilles », Alceste, notre anti-héros, tente de comprendre sa propre souffrance. Une souffrance née très tôt, nourrie par la peur, la maladie et les traumatismes, jusqu'à devenir un destin imposé. La douleur psychique de S.A.S enfant finit par devenir une identité, marquée par le temps qui passe et par la force d'un amour du difforme. Ce texte raconte la naissance de notre héros : un être façonné par la peur et la violence, qui deviendra, au fil des siècles, le descendant de l'Alceste de Molière, notre Alceste de Haine.
S.A.S a écrit ce texte à l'âge adulte, mais il porte encore en lui ces cicatrices. Enfant, il a été confronté trop tôt à la mort, à la peur et à la violence. Adulte, il s'est construit autour de ces blessures, toujours accompagné de ce fauve intérieur qui hante ses nuits.
Les aiguilles du temps font de lui l'horloger de son propre mal. La fatalité sera, toute sa vie, son pire ennemi : un oppresseur que l'on pourrait nommer Fataliste. Transpercé par la douleur des aiguilles qui pénètrent sa chair, nous assistons, dans ce morceau d'ouverture d'Embrasement, à la naissance du Misanthrope.
Le monde de la musique a énormément évolué depuis vos débuts : du tape trading à Internet, en passant par le Covid, jusqu'à aujourd'hui. À l'heure de la consommation instantanée et des contenus générés par intelligence artificielle, où situez-vous Misanthrope ? Vous considérez-vous comme un bastion de l'ancien monde ou cherchez-vous à suivre les évolutions ?
Nous ne nous situons nulle part. Nous subissons le monde de 2026 : un monde qui se vide peu à peu de toute idée humaine, un monde au discours uniformisé, standardisé, sans âme. C'est désespérant. Alors nous nous jetons corps et âme dans l'écriture et la composition.
Aujourd'hui, si tu veux rester indépendant, il n'existe aucun remède : tu dois encaisser les coups d'un système gangrené, avec ses tourneurs, ses managers et ses labels subventionnés.
Je leur laisse ce monde. Je n'ai pas le temps de m'occuper de tout cela : seule la véritable créativité artistique m'intéresse. Avec Misanthrope, nous n'avons aucune obligation de succès commercial. C'est précisément ce qui préserve l'authenticité de notre créativité.
MISANTHROPE
ORIGINE : Paris, France
LINE-UP : S.A.S de l'Argilière (chant), Jean-Jacques Moréac (basse), Anthony Scemama (guitare), Gaël Féret (batterie)
MERCH : misanthrope-metal.com
FACEBOOK : Misanthrope Official



