LUGOSi
Avec The Scars, LUGOSi signe un album viscéral où punk, noise et post-hardcore se mêlent aux blessures intimes et aux colères politiques. Plus ambitieux et expérimental, l’album place toujours l’émotion au cœur de la musique du groupe.
Par Antoine Souchet
Dans quel état d’esprit avez-vous abordé l’écriture de The Scars ? Qu’est-ce qui a changé chez LUGOSi depuis Inconsolable ?
Adrian : C’est la première fois qu’on se fixe une date butoir pour entrer en studio avant d’avoir terminé l’écriture de tous les morceaux. Certains étaient achevés depuis plus de trois ans, d’autres ont été écrits deux mois avant l’enregistrement.
Lucas : Cette date butoir nous a permis de ne pas passer trop de temps à surintellectualiser la composition. On a fait tomber certains réflexes afin de laisser nos intuitions nous guider.
Arthur : Musicalement, on avait davantage confiance en nos forces et on a arrêté de composer en ayant un style musical en tête. Il y a eu beaucoup plus de liberté et de fraîcheur. Humainement, on a vécu plein de belles choses, mais aussi des deuils et des séparations. Ce sont trois années de vie assez riches qu’on a essayé de raconter dans ce disque.
Pourquoi avoir choisi The Scars comme titre ? Cette idée de « cicatrices » constitue-t-elle un fil rouge de l’album ?
Pieriv : Ces dernières années ont été assez mouvementées, avec des drames et des événements qui vous marquent. The Scars, c’est ça : des traces du passé, des marques sur le corps ou dans la tête. L’album tourne autour du trauma, de la perte et de la façon dont on les gère, ou non. C’est aussi un clin d’œil au refrain de And Nothing Hurt, que j’ai détourné de David Bowie.
Lucas : Chacun peut voir quelles « cicatrices » sont évoquées à travers le titre et dans chacune des chansons.
Vous avez considérablement enrichi votre palette sonore avec des cuivres, des cordes ou des claviers. Comment ces éléments se sont-ils intégrés à votre musique ?
Arthur : Ces morceaux ont été composés de manière « classique », puis enregistrés une première fois à la maison pour la préproduction. À la réécoute, on peut se dire : « Ici, il manque quelque chose » ou « Je mettrais bien du cor à cet endroit »…
Pieriv : On a aussi eu la chance de travailler avec Youri Benaïs et Valère Brisard, qui partageaient notre vision et nous guidaient en nous indiquant ce qui leur semblait pertinent ou, au contraire, superficiel.
Le studio et le live sont-ils finalement deux façons différentes de faire vivre LUGOSi ?
Adrian : C’est un peu comme le cinéma et le théâtre : même si tu gardes le script et le casting à l’identique, ton appréciation du résultat sur scène sera différente. Ce n’est tout simplement pas le même médium.
Arthur : On pourrait jouer au clic et utiliser des séquences pour que chaque note du disque soit retranscrite en live, mais ça ne convient pas vraiment à notre approche, plus spontanée et organique.
Pieriv : La scène est le lieu où notre musique prend réellement toute sa dimension. Sur l’album, tu as les subtilités de production, les pistes de guitare cachées, les effets de studio ; en live, ce sont la spontanéité et l’émotion qui priment !
L’album navigue entre traumatisme, épuisement, mortalité et colère politique. Comment trouvez-vous l’équilibre entre l’intime et le collectif ?
Pieriv : Je me contente d’écrire sur ce que je connais, ce que je ressens, et de faire en sorte que mes actions aient un sens. Tant qu’on me donnera un micro, je m’en servirai pour essayer de réconforter les gens… en leur gueulant dessus.
Lucas : Le collectif prend davantage de place lors de nos concerts. La force de nos prestations, c’est de pouvoir faire ressentir à quel point cet intime peut faire écho aux propres « cicatrices » des personnes dans le public. Un collectif se crée dans l’instant.

« Quand tu nous vois débarquer avec des petites chemises et des paillettes sur la tronche, tu te dis qu’on n’est pas là pour se bastonner. »
La santé mentale occupe également une place importante dans vos prises de parole. Pourquoi en parler aussi directement avec votre public ?
Pieriv : On vit dans un monde qui passe son temps à nous mettre de grosses mandales. On est nombreux à angoisser rien qu’à l’idée d’un quelconque futur. J’essaie d’expliquer que c’est normal de se sentir complètement désarmé face au monde, mais qu’en étant plusieurs à se révolter, on peut faire front. Si ce discours est entendu ne serait-ce que par une personne chaque soir, alors c’est gagné pour nous.
Sur The Fire, vous rendez hommage à Tracy Chapman, Bobby Sands et Victor Jara, avant un final porté par le saxophone de Patrick Shiroishi. Comment est né ce morceau ?
Arthur : Le morceau était déjà quasiment enregistré quand Fabien a proposé d’ajouter un saxophone noisy/free-jazz pour accentuer le côté intense et bordélique de la fin. On avait rencontré Patrick lors du dernier passage de The Armed à Paris. Il nous a envoyé deux prises : la deuxième était incroyable et a fini sur le disque. Inattendu, mais cohérent.
Pieriv : Bobby Sands et Victor Jara sont des figures politiques très importantes pour moi, des symboles qui m’accompagnent depuis l’adolescence. Pour Tracy Chapman, j’essayais simplement de faire un bon mot, mais il se trouve qu’elle est aussi une figure politique importante, notamment pour la visibilité qu’elle apporte à la lutte.
Votre univers visuel très coloré contraste avec la noirceur de certains thèmes. Est-ce une manière de prendre le contre-pied des codes des musiques extrêmes ?
Adrian : Je ne vis pas notre musique comme quelque chose de sombre ou de violent, mais comme quelque chose de très intense, de vif et de coloré. Je prends très consciemment le contre-pied des codes traditionnels. Je ne m’y suis jamais vraiment reconnu : il y a un côté caricatural, des imageries trop souvent virilistes ou très désuètes dans leur façon d’exprimer le genre.
Pieriv : L’esthétique permet aussi « d’annoncer la couleur ». Quand tu nous vois débarquer avec des petites chemises et des paillettes sur la tronche, tu te dis qu’on n’est pas là pour se bastonner. Il y a une vraie noirceur dans notre musique, une colère, un désespoir même, mais je préfère le terme « intense ».
Quels groupes ont nourri LUGOSi et avec qui rêveriez-vous de partager une scène ?
Adrian : La liste est longue. Pour faire court : Coilguns, EYES ou nos ami·e·s de KNIVES.
Pieriv : Cainhurst, avec qui on a déjà tourné, mais qui me manque ; Black Bile, qui me font chialer à chaque concert ; et Wu Lyf, ce qui n’aurait absolument aucun sens, mais dont je suis fan depuis la première heure. Notre prochain album sera doux et sirupeux. Tu verras.
Lucas : Birds In Row est le groupe qui m’a le plus touché avec son dernier album. Ils ont une incroyable manière de faire advenir le collectif dans le désespoir intime. Ce serait également incroyable de partager à nouveau la scène avec The Armed.
Fabien : J’aurais aimé citer Oceansize, qui m’inspire depuis des années, mais le groupe s’est séparé en 2011. Refused aurait également été incroyable : ce groupe nous a construits et sa musique nous parle par son message politique, mais il s’est séparé en 2025… Je vais peut-être arrêter de faire des suggestions. (rires)
LUGOSi
ORIGINE : France
LINE-UP : Fabien Claes (guitare, piano, Fender Rhodes, chœurs), Adrian Verdier (guitare, chœurs), Arthur Bercovitz (basse, claviers, percussions, chœurs), Lucas Joly (batterie, chœurs), Pieriv Ruys (chant lead).
FACEBOOK : LUGOSiFR



