NUMEN
- Axl Meu
- 24 août
- 7 min de lecture
Le groupe de Black Metal basque espagnol Numen, profondément attaché aux traditions et à l’histoire de sa contrée, a sorti Erre le 12 juin. L’occasion pour Heretik Magazine de s’entretenir avec Jabo, le loquace compositeur et guitariste du groupe.
Par Flavien Minne
Numen est un groupe qui peut paraître assez discret sur la scène Black Metal. Pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, pourriez-vous vous présenter ?
Numen est un groupe de Black Metal originaire du Pays basque. Depuis près de trente ans, nous forgeons un son profondément ancré dans notre héritage, notre histoire et notre langue, et nous publions actuellement notre musique via le label français Les Acteurs de l’Ombre Productions.
Nous, dans le Nord, sommes fortement attachés à la Côte d’Opale, aux monts des Flandres, à nos beffrois Pourtant, il semblerait que l’attachement à l’Euskal Herria soit bien plus important chez les Basques et, en particulier, chez Numen.
Nous comprenons parfaitement ce sentiment. Ce lien profond qui nous unit à une terre, à ses paysages et à sa culture est une force puissante. Il est évident que nous entretenons un lien étroit avec Euskal Herria, avec ses traditions ancestrales et son histoire. C’est véritablement la source naturelle qui nous nourrit. Nous ne prétendons être ni plus ni moins que quiconque ; nous exprimons simplement, à travers le Metal extrême, notre attachement à la langue, à la nature et aux légendes de notre terre.
Deux EP, cinq albums depuis 1997… On ne peut pas parler d’une discographie outrancière. Est-ce un choix, avec des compositions et des envies plein les tiroirs, ou Numen marcherait-il à l’instinct ? D’ailleurs, qui fait quoi dans Numen ?
C’est vrai, nous n’avons pas une discographie très fournie compte tenu de notre longévité. Mais nous ne sommes pas le genre de groupe taillé pour enchaîner les sorties d’albums — tous les ans ou tous les deux ans — et les festivals d’été. Numen occupe une place essentielle dans nos vies ; nous consacrons énormément de temps à chaque morceau jusqu’à en être pleinement satisfaits. Nous écartons beaucoup de matière et peaufinons sans relâche ce que nous gardons ; c’est pourquoi certaines compositions restent dans nos tiroirs sans jamais voir le jour. Par ailleurs, la vie elle-même — nos parcours personnels, nos autres projets musicaux et les nombreux obstacles rencontrés au fil des ans — a parfois ralenti notre rythme. L’essentiel, toutefois, est que nous avons continué à travailler, petit à petit, en maintenant la flamme de Numen bien vivante. L’avenir est imprévisible ; aujourd’hui, nous sommes de retour avec Erre, et c’est là que nous en sommes. Quant à notre organisation au sein de Numen : en gros, je compose la musique et Lander s’occupe des paroles. Si nous peaufinons tous les morceaux ensemble en salle de répétition, c’est Aritz qui se charge de caler les paroles, tandis que Sistre, travaillant à distance, adapte les parties de batterie que je lui envoie. Enfin, Eol est aux commandes des ambiances au synthétiseur et de la conception graphique.

C’est véritablement la source naturelle qui nous nourrit. Nous ne prétendons être ni plus ni moins que quiconque ; nous exprimons simplement, à travers le Metal extrême, notre attachement à la langue, à la nature et aux légendes de notre terre.
Votre nouvel album Erre sort le 12 juin. Comment s’est passée sa conception ? De l’idée à la sortie du disque ?
La création d’Erre a été une aventure longue et intense à chacune de ses étapes. Il a fallu des années de travail, laissant les idées mûrir jusqu’à ce que tout s’assemble et que l’album prenne sa forme définitive. C’est ainsi que nous fonctionnons : tout se met en place progressivement, sans rien forcer ; nous aimons peaufiner le moindre détail. Pour nous, la phase la plus intéressante ou la plus plaisante est sans aucun doute celle de la création et de la pré-production. En revanche, l’enregistrement, la post-production et le mastering sont souvent sources de stress, jusqu’à ce que chaque élément trouve enfin sa place. Le processus de conception graphique a également été très stimulant. Nous savions dès le départ que le visuel reposerait sur le noir et le rouge — une combinaison toujours délicate pour l’imprimeur, qui nous a d’ailleurs valu quelques sueurs froides. (rires) Au bout du compte, toutes ces innombrables heures de travail acharné se concrétisent aujourd’hui dans Erre, qui a enfin vu le jour. Ce fut un travail colossal, mais qui en valait largement la peine ; pour être honnêtes, nous sommes vraiment satisfaits du résultat.
L’album évoque l’Inquisition et la chasse aux sorcières au XVIIe siècle. Vous êtes basés à Arrasate-Mondragon, une ville au double nom du fait de son histoire. L’aspect historique semble important au sein de Numen, n’est-ce pas ?
Sans aucun doute. L’histoire, tout comme la mythologie, les traditions et nos racines profondes dans cette terre, a toujours constitué l’un des piliers fondamentaux de l’identité de Numen. Il nous est tout simplement impossible de comprendre notre musique sans ce socle conceptuel et culturel. Le XVIIe siècle et l’impact de l’Inquisition au Pays basque représentent un chapitre particulièrement sombre, mais fascinant. Cela résonne profondément en nous, car il ne s’agissait pas seulement de persécution religieuse ; c’était une tentative délibérée d’éradiquer toute une vision du monde et un mode de vie profondément ancrés dans la nature, les cycles de la terre et les rituels ancestraux. Vivre et créer dans un lieu comme Arrasate, entourés de ce paysage et d’une histoire aussi riche, façonne inévitablement notre manière de concevoir l’art. Pour nous, évoquer ces épisodes historiques ne relève pas d’un simple ornement esthétique : c’est une façon de perpétuer la mémoire collective, de donner une voix à ceux que l’on a réduits au silence et de canaliser cet héritage à travers la puissance et la noirceur du Black Metal.
Votre Black Metal, à travers Erre, bien qu’encore très atmosphérique, devient plus noir, plus sombre. Est-ce dû au thème ou Numen vit-il un tournant dans son écriture ?
Il s’agit en réalité davantage du processus de composition lui-même. En fait, les thématiques sont venues plus tard, une fois que la musique prenait déjà forme en salle de répétition.
Si l’on analyse toute la discographie de Numen, on observe une évolution constante vers un Black Metal de plus en plus agressif, technique et sombre. Nous ne considérons pas Erre comme un virage soudain, mais plutôt comme l’aboutissement naturel de notre maturité en tant que musiciens.
Nous avons toujours accordé une grande importance à la mélodie et à la dimension atmosphérique qui caractérisent notre son, mais je dirais sans hésiter qu’Erre est notre album le plus sombre, le plus agressif et le plus direct à ce jour. La musique elle-même exigeait cette densité et cette âpreté, et le thème historique de l’Inquisition s’est parfaitement accordé à l’atmosphère que les morceaux dégageaient déjà.
Nous avons eu cette réflexion à l’écoute, mais aussi grâce à ce magnifique artwork signé de la main de l’Italien Raoul Mazzero. C’est terminé, les paysages embrumés caractéristiques du style ? Comment s’est fait ce choix ?
Ce n’est pas que les paysages noyés dans la brume aient disparu à jamais de l’identité de Numen, mais pour cet album, nous voulions une pochette dessinée à la main intégrant des éléments conceptuels très précis liés au thème de la chasse aux sorcières. Nous connaissions Raoul (View From The Coffin) grâce à son travail avec LADLO, et son style correspondait exactement à ce que nous imaginions pour Erre. Nous apprécions beaucoup ses dessins et son travail en général. Nous lui avons exposé notre idée ainsi que les éléments clés ; il a immédiatement saisi le concept et nous sommes ravis du résultat. La pochette est riche en symboles issus de la culture basque. La coiffe portée par la femme est la coiffe médiévale traditionnelle des femmes basques — celle-là même que portaient les femmes brûlées sur le bûcher — ; il était donc indispensable de l’inclure. L’Eguzkilore constitue un autre élément clé : traditionnellement, cette fleur sert d’amulette protectrice pour éloigner les mauvais esprits, et on peut encore la voir aujourd’hui accrochée aux portes des maisons. Enfin, les crânes symbolisent évidemment la mort. Nous souhaitions conférer une dimension conceptuelle à l’ensemble du projet en unissant de manière cohérente la musique, le thème et l’aspect visuel.
Sept ans séparent Iluntasuna Besarkatu Nuen Betiko et Erre. Que s’est-il passé pendant cette longue période ?
À tout cela s’ajoute ce que nous avons évoqué plus tôt concernant notre discographie limitée : la vie elle-même, les projets parallèles, les engagements personnels et les aléas habituels auxquels tout groupe de longue date finit par se heurter. Malgré tout, nous avons continué d’avancer et nous nous réunissons toujours pour répéter pratiquement chaque semaine.
Erre est donc votre deuxième album sous l’égide du label Les Acteurs De L’Ombre. Comment se passe la collaboration ? N’est-il pas difficile d’évoluer en Espagne avec un label français, ou, a contrario, de toucher le public français quand on chante en basque ?
Nous entretenons une excellente relation de longue date avec Les Acteurs de l’Ombre. Erre est notre deuxième album studio avec eux, mais notre collaboration va bien au-delà : Les Acteurs de l'Ombre Productions a assuré la réédition CD de notre album éponyme Numen il y a des années et, après la sortie de Iluntasuna..., ils l’ont réédité aux formats CD et vinyle. C’est un label qui a toujours cru en nous, travaillant avec un professionnalisme et une passion incroyables tout en respectant pleinement notre liberté de création. Quant au fait d’être basés en Espagne tout en travaillant avec un label français, nous ne voyons ni la géographie ni la langue comme des obstacles ; bien au contraire. Collaborer avec un label de l’envergure de LADLO nous offre une visibilité et une distribution internationales qu’il serait très difficile d’obtenir autrement.
Chanter en basque n’a jamais constitué un frein pour toucher le public français ou international ; c’est au contraire un élément identitaire majeur. Dans la scène Black Metal, l’authenticité, l’identité culturelle et l’ancrage profond sont très appréciés. Le basque confère à notre musique une personnalité et une atmosphère uniques, que le public respecte et apprécie profondément. En fin de compte, l’agressivité, la noirceur et l’émotion que nous transmettons constituent un langage universel.
À quoi pense Numen aujourd’hui ?
C’est généralement Lander qui s’occupe des interviews, mais il est actuellement en vacances en Bretagne ; aujourd’hui, il rend visite à notre batteur Sistre, qui habite près de Rennes. Je suis également en vacances et je profite de ce moment de détente, mais j’ai emporté mon ordinateur pour pouvoir échanger avec vous. Si mes souvenirs sont bons, vous nous aviez interviewés à l’époque d’Iluntasuna Besarkatu Nuen Betiko… c’est donc un plaisir de reprendre contact avec vous. J’en profite pour vous remercier et vous adresser mes salutations depuis la côte basque. L’année a été intense, il est donc temps de profiter de vacances bien méritées. L’objectif est de revenir avec le plein d’énergie et, après l’été, de poursuivre la promotion de l’album tout en le jouant sur scène dès que l’occasion se présentera. À ce propos, je tiens à signaler qu’en octobre, nous jouerons en Bretagne au Samain Fest. Nous sommes très impatients de retourner en France. Ce sera la présentation officielle d’Erre. Nous espérons vous y voir !
NUMEN
ORIGINE : Espagne
LINE-UP : Lander (Basse, Flute, Guitare), Jabo Numen (Guitares), Xabier (Guitares), Eöl (claviers, chant), Aritz Navarro (chant), Eihar Unamuno (batterie)
FACEBOOK : https://www.facebook.com/NUMENofficial



